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Gaspillage alimentaire : nouvelle définition et appels à l’action

Le 9 mars 2020

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La Chaire de recherche UQAM sur la transition écologique vient de mettre à jour sa définition du gaspillage alimentaire, et un tout récent rapport place la réduction du gaspillage alimentaire au premier rang des actions à poser pour réduire le bilan carbone de la planète. Allons y voir de plus près. Avertissement : certaines des photos qui suivent ne sont pas jolies à voir…

Depuis plusieurs années, les experts des systèmes alimentaires et du climat qualifient le gaspillage d’enjeu planétaire majeur et les appels à le réduire se font pressants. Ainsi, pour atteindre l’Objectif de développement durable (ODD) 12.3* de l’Organisation des Nations Unies (ONU), il nous faudra d’ici 10 ans réduire de moitié le volume de déchets alimentaires à l’échelle mondiale…

Une définition plus inclusive

Selon la définition de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les pertes alimentaires se produisent « le long de la chaîne d’approvisionnement, du stade de la récolte/de l’abattage/de la capture (inclus) à celui de la vente au détail (exclu) », et le gaspillage survient aux étapes de la vente au détail et de la consommation.

Or, une fiche synthèse récemment publiée par la Chaire de recherche UQAM sur la transition écologique a attiré mon attention, car la définition proposée ne fait pas cette distinction : « On parle de GASPILLAGE ALIMENTAIRE lorsque toute partie d’aliment consommable ayant été chassé, cultivé, pêché, élevé, produit ou cueilli, de façon intentionnelle ou non, n’aboutit pas à la consommation humaine directe. »

« Une partie du système alimentaire est basée sur des transactions d’aliments qui ne nourrissent personne. » Éric Ménard, coordonnateur du Réseau contre le gaspillage alimentaire

Les auteurs expliquent vouloir évacuer toute moralisation de l’un ou l’autre des acteurs de la chaîne agroalimentaire. Selon eux, les pertes, les surplus, les invendus, etc. constituent du gaspillage, peu importe s’ils se produisent au début, au milieu ou à la fin de la chaîne. Dans cette optique, précisent les auteurs, même si les aliments en question sont « valorisés » par une transformation en une autre ressource (ex. alimentation animale, compost, biogaz, etc.), ils sont considérés comme gaspillés.

« Lorsque des aliments initialement destinés aux humains sont détournés de l’assiette, il y a gaspillage, même s’ils sont transformés en nourriture pour les animaux, en biogaz ou en compost » Éliane Brisebois, coordonnatrice de la Chaire sur la transition écologique

« Éliminer la distinction entre le gaspillage et les pertes et axer la définition du gaspillage alimentaire sur la consommation humaine, permet de considérer le problème dans sa globalité plutôt que de façon sectorielle, soutient Éliane Brisebois, coordonnatrice de la Chaire sur la transition écologique et co-autrice de la fiche synthèse. Cette façon de voir nous incite à chercher des solutions plus holistiques, plus efficaces. »

L’urgence d’agir

Et l’humanité a besoin de solutions efficaces, car le gaspillage alimentaire est un enjeu éthique, économique et environnemental majeur. Comme le soulignait la FAO en 2013, il est inacceptable que 1,3 milliard de tonnes de nourriture soient gaspillées chaque année, alors que « 870 millions d’êtres humains sont affamés chaque jour ».

Au plan économique, le gaspillage alimentaire représente des coûts directs de 750 G$ par an dans le monde. Au plan environnemental, il est responsable du rejet dans l’atmosphère de 3,3 gigatonnes (Gt) de gaz à effet de serre (GES) par année ! Et c’est sans compter son bilan hydrique très élevé et son impact sur l’utilisation des sols.

« Toute forme de récupération peut permettre d’alléger la pression sur les terres agricoles, mais aussi de réduire l’utilisation d’eau, d’engrais, de pesticides et d’énergie nécessaires à la production de nourriture qui est finalement jetée. » Centre d’information sur l’Europe

Le rapport Drawdown

Ces chiffres sont astronomiques, mais c’est en lisant un tout récent rapport que j’ai pris conscience du poids relatif du gaspillage alimentaire. Selon les experts du climat à l’origine de ce document très étoffé, la réduction du gaspillage alimentaire arrive en tête des 76 actions qui permettraient de réduire le bilan carbone de la planète : entre 2020 et 2030, son potentiel de réduction des GES est de 87,4 Gt, très loin devant celui de l’électrification complète des autos (24e rang/-11,8 Gt) ainsi que celui de l’amélioration du transport aérien (39e/-6,2 Gt), routier (44e/-4,6 Gt) et maritime (45e/-4,3 Gt).

Précision importante : selon les auteurs du rapport Drawdown sur le climat, il ne s’agit pas de choisir entre l’une ou l’autre des 76 actions listées, mais bien de toutes les réaliser si l’on veut éviter le pire. Je ne peux toutefois m’empêcher de mentionner un autre chiffre : l’adoption d’une alimentation riche en protéines végétales arrive au 3e rang de la liste, avec une réduction des GES de 65 Gt sur 10 ans ! Voilà qui démontre à quel point le système alimentaire actuel est une source majeure de GES.

Où se produit le gaspillage ?

Sur la base d’une approximation non scientifique fondée sur la valeur monétaire des aliments perdus ou gaspillés, on a longtemps affirmé que 47 % du gaspillage se produisait dans les foyers au Canada. Toutefois, selon plusieurs experts, c’est en volume qu’il faut calculer le gaspillage alimentaire. Une étude canadienne a ainsi déterminé que c’est plutôt 21 % du gaspillage qui se produit dans les foyers, ce qui correspond tout de même, à 2,38 millions de tonnes (Mt) par an, sur les 11 millions gaspillées chaque année au pays.

« Les commerçants doivent miser sur d’autres pratiques que la surabondance pour fidéliser leur clientèle. » Éric Ménard, coordonnateur du Réseau contre le gaspillage alimentaire

« De plus, quand le calcul est basé sur la valeur monétaire, les moyens mis en place visent à réduire uniquement les pertes économiques, explique Éliane Brisebois. Là encore, une vision plus large permet d’envisager des solutions plus ambitieuses et mieux coordonnées. »

Ce sont donc bien tous acteurs du système alimentaire qui doivent se mobiliser pour traquer le gaspillage, y compris, comme le soulignent tous les rapports sur la question, les acteurs politiques. Ainsi, la FAO recommande aux législateurs d’adopter une série de mesures pouvant aller de politiques-cadres à « des lois plus catégoriques, telles que directives et réglementations ».

Des dates de péremption trop « zélées »

La FAO relève notamment, comme bien d’autres organisations, que les dates de péremption (meilleur avant) posent problème, car elles incitent les commerçants et les consommateurs à se débarrasser d’aliments qui sont pourtant tout à fait comestibles. Elle invite par exemple les gouvernements à revoir les législations « trop zélées » sur ce point, et à publier des directives plus claires et plus flexibles pour les entreprises et les consommateurs.

En attendant que les agences gouvernementales qui encadrent la législation sur les dates de péremption passent à l’action, des solutions innovantes ont été mises en place pour que les aliments dont la date de péremption approche soient vendus à prix réduit.

L’innovation au service de la réduction du gaspillage alimentaire

Dès 2012, l’entreprise française Zéro-Gâchis s’est lancée dans l’aventure et connaît un succès remarquable auprès des commerçants et des consommateurs. L’application canadienne Flashfood a fait son entrée au Québec en mars 2019. Elle est maintenant utilisée par de très nombreux supermarchés MAXI et plusieurs Provigo.

Il existe bien d’autres moyens de réduire le gaspillage alimentaire, comme la vente de « légumes moches », la redistribution des surplus aux banques alimentaires ou même l’élimination des plateaux et l’utilisation d’assiettes plus petites dans les cafétérias. D’autres initiatives misent sur l’économie comme l’OBNL La Transformerie et l’entreprise LOOP.

« La récupération alimentaire, ça doit faire partie des pratiques courantes dans la cuisine d’un restaurant ou d’un hôtel. L’enfouissement des aliments comestibles, on n’en veut plus ! » Jean-François Archambault, directeur général et fondateur de La Tablée des chefs

Au Canada, des milliers d’initiatives plus diverses les unes que les autres sont en cours dans des écoles, des cafétérias d’entreprises, des restaurants, des fermes, des villes, etc., sans oublier le travail des banques alimentaires, mais des politiques gouvernementales sont nécessaires pour s’attaquer de manière concertée et cohérente à cet enjeu.

À quand une mesure standardisée ?

Une des premières actions à poser concerne les données elles-mêmes. En effet, non seulement les informations sur les pertes et le gaspillage ne sont pas toujours collectées de façon standardisée, mais les acteurs du système alimentaire sont aussi réticents à les dévoiler. On ne dispose donc que d’estimations.

Ainsi, depuis près de 10 ans, tous les rapports reprennent l’estimation publiée par la FAO en 2011, soit, 1,3 milliard de tonnes d’aliments perdus et gaspillés chaque année dans le monde. Or, la FAO elle-même reconnaît qu’en raison des difficultés rencontrées pour réunir, comparer et analyser les données disponibles au moment de cette estimation, le résultat doit être interprété avec grande prudence. Bref, jusqu’à nouvel ordre, on ne sait pas si le gaspillage est sous, ou surestimé.

Pour ajouter à la complexité, le diagramme ci-dessus révèle que le suivi de l’ODD du gaspillage alimentaire se fait selon une méthode de calcul différente de celle utilisée en 2011 par la FAO. La mesure commence en effet après la récolte et n’inclut pas les aliments détournés vers la consommation animale. Je me demande comment le point zéro va être fixé pour mesurer la progression vers l’objectif de réduire de moitié les pertes et le gaspillage d’ici 2030…

Agir au niveau systémique

Ceci dit, la FAO recommande que l’enjeu du gaspillage alimentaire soit intégré à toutes les politiques et programmes relatifs aux enjeux agroalimentaires et climatiques. Ce point de vue est partagé par les auteurs du rapport canadien mentionné plus haut. Ceux-ci interpellent l’industrie et ses associations, ainsi que les gouvernements, pour qu’ils passent à l’action dès maintenant et recommandent les trois démarches suivantes :

  1. Se doter d’outils standardisés pour mesurer, évaluer et suivre le gaspillage alimentaire.
  2. Utiliser le mentorat et le renforcement des capacités afin de susciter le changement dans les pratiques commerciales.
  3. Créer un environnement favorable à la récupération et la redistribution alimentaire en modifiant les politiques, les lois et règlements qui vont à leur encontre. Pour y arriver, les différents paliers de gouvernement et l’industrie doivent s’engager dans une collaboration axée sur des résultats.

Crédit : Tyler Varsell

Mobilisations nationale, provinciale et municipale

Bonne nouvelle : le Plan d’action pour la réussite de la politique bioalimentaire du Québec prévoit la mise en place d’un chantier sur le sujet qui réunira les partenaires bioalimentaires et gouvernementaux. Du côté fédéral, le ministère de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire a publié en juin 2019 le document Bilan des activités : réduire la perte et le gaspillage alimentaire au Canada, puis annoncé un investissement de 23 M$ pour financer la recherche et l’innovation dans ce domaine.

De plus, en janvier dernier, la Ville de Montréal a annoncé la tenue d’une consultation publique sur le gaspillage alimentaire qui sera menée par la Commission sur l’eau, l’environnement, le développement durable et les grands parcs. Cette décision est le résultat du dépôt d’une pétition signée par plus de 15 000 personnes, à l’initiative d’un groupe de citoyens et d’organismes.

Nous sommes dans la bonne voie pour que les aliments produits servent bel et bien à nourrir les humains et non pas… les poubelles.

* Objectif de développement durable 2.3. D’ici à 2030, réduire de moitié à l’échelle mondiale le volume de déchets alimentaires par habitant au niveau de la distribution comme de la consommation et réduire les pertes de produits alimentaires tout au long des chaînes de production et d’approvisionnement, y compris les pertes après récolte.

Sources :

Fiche synthèse — La définition du gaspillage alimentaire, Chaire de recherche UQAM sur la transition écologique, février 2020.
The Drawdon Review 2020 – Climate Solutions for a New Decade. Dr. Katharine Wilkinson et collab., mars 2020.
Le gaspillage alimentaire entre la distribution au détail et la consommation. Chaire de recherche UQAM sur la transition écologique, 2018.
La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2019. Aller plus loin dans la réduction des pertes. FAO, 2019.
Que peuvent faire gouvernements, agriculteurs, industries de l’agroalimentaire – et vous – contre le gaspillage alimentaire. FAO, 2013.
Le gaspillage alimentaire porte atteinte au climat, à l’eau, aux terres et à la biodiversité, FAO, 2013.
Pertes et gaspillages de nourriture dans le contexte de systèmes alimentaires durables – Recommandations politiques. Comité de la Sécurité Alimentaire Mondiale, 2014.
The Avoidable Crisis of Food Waste: Roadmap. Second Harvest and Value Chain Management International, 2019.
Analyse du gaspillage alimentaire à Montréal : études de cas dans les secteurs commercial et industriel. Éric Ménard, Réseau contre le gaspillage alimentaire, 2019.
Recommendations for Action in Food Waste Prevention Developed by the EU Platform. December 2019.
Food losses and waste in the context of sustainable food systems. High Level Panel of Experts on Food Security and Nutrition of the Committee on World Food Security, Rome 2014.



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