Bâtir différemment

Urbanisme et alimentation: une tendance audacieuse

Le 7 mai 2018

La technique de la carotte et du bâton, vous connaissez ? Une ville des États-Unis semble l’avoir bien comprise en adoptant trois nouveaux règlements municipaux bien particuliers pour faciliter l’accès des citoyens à des aliments frais dans un secteur où ils sont trop rares.

La ville de Tulsa, en Oklahoma, compte un peu plus de 400 000 habitants. Le secteur nord (North Tulsa) est particulièrement défavorisé, ce qui a mené le conseil municipal à intervenir pour améliorer l’environnement alimentaire. Le Healthy Neighborhoods Overlay a été adopté à 5 voix contre 1 le mois dernier.

Cette disposition contient un règlement de zonage qui limite l’ouverture de nouveaux commerces de type « magasin à 1 dollar » (Small Box Discount Store), en exigeant qu’ils s’installent à au moins de 1,6 km d’un commerce similaire déjà existant. C’est le « bâton ».

Des aliments frais s’il vous plaît

Ces magasins sont très nombreux dans le secteur visé et la municipalité estime que leur offre d’aliments préemballés non périssables expose les résidents à des produits peu nutritifs tout en décourageant l’ouverture de commerces d’alimentation vendant des produits frais. Toutefois, les commerces de ce type qui réserveront une superficie d’au moins 500 pi2 à la vente d’aliments frais (viandes, fruits et légumes) seront exemptés de ce règlement.

L’autre modification adoptée par le conseil municipal réduit de moitié le nombre de places de stationnement exigé pour ouvrir une épicerie dans ce secteur, ce qui diminue de façon notable le coût d’installation d’un tel commerce. C’est la « carotte » qui pourrait bien briser le cercle alimentaire vicieux dans lequel le secteur de North Tulsa est actuellement enlisé.

Acheter ses tomates au jardin communautaire

Le troisième point adopté par le conseil municipal vise les citoyens : pour faciliter l’accès à des aliments frais, il est désormais permis de vendre des fruits et des légumes produits dans les jardins communautaires, sans avoir à demander une autorisation. Voilà une bonne carotte pour les résidents entrepreneurs de ce secteur !

Ça bouge aussi au Québec

Au Québec, certains élus municipaux ont également commencé à défricher le terrain en matière d’urbanisme favorable à la saine alimentation. L’arrondissement Côte-des-Neiges – Notre-Dame-de-Grâce a fait œuvre de pionnier en mars 2016, en mettant en vigueur une restriction audacieuse : l’ouverture de nouveaux restaurants rapides est désormais permise seulement dans trois secteurs bien délimités de l’arrondissement.

Dépanneur santé à Philadelphie     Crédit photo: Hanson General Contracting

Le conseil municipal a simultanément modifié un autre règlement d’urbanisme dans le but d’encourager les dépanneurs à améliorer leur offre alimentaire : la superficie de ces commerces est limitée à 100 m2, mais peut maintenant être doublée si des fruits et légumes frais y sont vendus.

La malbouffe près des écoles : zoner pour maintenir une distance

Quelques villes québécoises ont pour leur part choisi de limiter l’ouverture de restaurants rapides aux abords des écoles, en imposant une distance minimale entre ces commerces et les établissements scolaires. C’est Rosemère qui est passée à l’action la première en 2012, en interdisant les restaurants sans service aux tables près des écoles. Depuis, les arrondissements montréalais Saint-Laurent et Rosemont–La-Petite-Patrie et la Ville de Brossard ont emboîté le pas en interdisant les restaurants minute à proximité des établissements scolaires.

Adieu les îlots de chaleur des services à l’auto

Quelquefois, les mesures urbanistiques ne sont pas directement prévues pour restreindre l’accès à des aliments malsains, mais ont cet effet par ricochet. Ainsi, en 2014, l’arrondissement de Saint-Laurent a interdit tout nouveau service à l’auto dans les zones commerciales adjacentes à un secteur résidentiel dans un souci de cohérence avec son plan d’urbanisme durable. Depuis, les arrondissements Rosemont – La Petite-Patrie, Plateau – Mont-Royal, Côte-des-Neiges – Notre-Dame-de-Grâce et Villeray – Saint-Michel – Parc-Extension ont adopté un règlement similaire, ce qui contribue, par défaut, à limiter l’accès à la restauration rapide.

Notez que  toutes les villes ayant adopté les règlements de zonage ou d’urbanisme mentionnés ici se sont butées à la grogne du secteur privé qui s’oppose systématiquement à tout règlement restreignant la « liberté de commerce ». Les  municipalités ont dû bien étayer et formuler leurs mesures de façon à éviter d’éventuelles contestations judiciaires.

Des laitues sur le toit, pourquoi pas ?

Mais parfois, la rencontre entre un règlement municipal et une chaîne d’épicerie créative se transforme en occasion d’affaire. C’est le cas de l’exigence de Saint-Laurent en matière de toit vert, qui a eu un effet tout à fait inattendu sur l’offre alimentaire !

Le IGA extra Famille Duchemin souhaitait déménager pour ouvrir un magasin plus grand et l’emplacement retenu faisait partie d’un projet de quartier mixte certifié LEED Argent. L’arrondissement exigeait un toit vert à 50 %, et, de fil en aiguille, c’est un potager qui a surgi sur ce toit   Toute la récolte est commercialisée dans le supermarché et trouve très rapidement preneur.

Ville nourricière : le potentiel des terrains vacants

Les villes soucieuses d’améliorer l’accès à des aliments sains et frais portent aussi un regard neuf sur les terrains inutilisés qui ont le potentiel de devenir productifs. Par exemple, Victoriaville a signé une entente avec la commission scolaire et le cégep pour utiliser un terrain dont ils étaient propriétaires. Objectif : transformer cet espace en jardin potager entretenu par des bénévoles et laisser les citoyens se servir. Résultat trois ans plus tard : la population a maintenant accès à un potager, un verger et une forêt nourricière en libre-service.

De son côté, Edmonton a fait preuve de créativité et de souplesse en cartographiant tous ses terrains vacants propices à l’agriculture urbaine et en les mettant à la disposition des citoyens dans le cadre d’un projet pilote. En échange de 100 $ et d’un permis, les jardiniers pourront cultiver des fruits et des légumes, ou des fleurs, sur ces terrains municipaux jusqu’en octobre prochain. Plus de 30 citoyens ont déposé une demande et la ville décidera en 2019 si la formule deviendra permanente.

Une question de qualité de vie et d’équité sociale

Les villes sont de plus en plus conscientes que l’accès à des aliments sains est au cœur de la qualité de vie que recherchent les citoyens et qu’elles disposent de leviers pour améliorer cet accès. Souhaitons qu’elles continuent dans cette voie, non seulement en modifiant leur environnement bâti existant, mais aussi en planifiant les nouveaux quartiers où acheter des aliments frais et sains sera le choix le plus évident, parce qu’il sera le plus facile.

Tulsa, Oklahoma Bans Dollar Stores to Build Healthier Neighborhoods