Insécurité alimentaire

Une déclaration pour le droit à une saine alimentation

Le 3 novembre 2017

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Dans le cadre de son premier symposium, Montréal cuisine !, le Regroupement des cuisines collectives du Québec a officiellement dévoilé hier une Déclaration pour le droit à une saine alimentation. Frédéric Paré, coordonnateur du regroupement, nous explique pourquoi une telle déclaration était devenue nécessaire.

L’ex-rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation était en visite officielle au Canada en 2012, pour y relever le niveau d’insécurité alimentaire. C’était une première mission en pays riche pour un titulaire de cette fonction. Son constat : plus de 10 % des Canadiens vivaient en situation d’insécurité alimentaire.

Dans un tout récent rapport intitulé Signes vitaux des enfants du Grand Montréal 2017 publié par la Fondation du grand Montréal, consacré à la situation sociale et économique des enfants de la région, on apprend que le Canada se classe au 37e rang sur 41 pays riches en ce qui a trait à l’objectif « Faim Zéro » et au 32e rang sur 41 en ce qui a trait à l’objectif « Pas de pauvreté ». On y apprend aussi que près de 50 % des élèves du secondaire de la région n’ont pas déjeuné avant d’aller à l’école et que 11,3 % des ménages sont confrontés à l’insécurité alimentaire modérée ou grave (en 2011-2012).

On apprenait aussi l’an dernier, d’un rapport publié par l’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ), que l’obésité et la surcharge pondérale, liées notamment à l’offre alimentaire, engendrent des coûts additionnels annuels en soins de santé de l’ordre de 1,5 milliard $ au Québec. Ces coûts additionnels représentent 10 % du coût global des consultations médicales et des nuits d’hospitalisation des adultes au Québec.

champ agricole

Un système alimentaire inéquitable

Plus globalement, un autre tout récent rapport (octobre 2017) publié par l’International Panel of Experts on Sustainable Food Systems (IPES-FOOD), brosse un portrait clair et lucide sur l’état de la concentration économique du système alimentaire devenu mondial, de l’approvisionnement de la ferme en divers intrants, à la vente au détail, en passant par la production agricole ou la transformation alimentaire. On y découvre que les 10 plus grandes firmes de production de semences accaparent 73 % des ventes mondiales, que les 5 plus grands de l’agrochimie (pesticides) réalisent 84 % des ventes ou que les 10 plus grands fournisseurs de machinerie agricole contrôlent 65 % de ce marché. Que 70 % des 1,5 milliard d’agriculteurs du monde opèrent encore de petites fermes, mais que les 10 plus grands acheteurs de denrées agricoles, les « commodity traders », accaparent 90 % du commerce international de ces denrées. Plus près des consommateurs, on s’aperçoit que 90 % de la transformation alimentaire est détenue par 10 firmes et que 29,3 % des 7500 milliards de $ de ventes au détail dans le monde sont réalisées par 10 grandes entreprises (ex : Walmart [USA], Schwarz Group [Allemagne], Kroger [USA], Carrefour [France]).

champ avoine

Depuis plusieurs années, de nombreux groupes et organismes environnementaux, de consommateurs, parfois syndicaux ou plus globalement de la société civile, se sont invités dans des débats concernant l’agriculture. Ils se sont prononcés sur la gestion de l’offre, sur les OGM, sur les pesticides, sur la monoculture, sur les subventions agricoles ou sur le syndicalisme agricole. Cette tendance a été particulièrement observable en 2008 dans le contexte de la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois (CAAAQ).

Comment le leur reprocher ? Car c’est bien sur des questions concernant les opérateurs économiques du domaine agroalimentaire que le gouvernement a posé la question de l’avenir et non sur l’alimentation elle-même. Suffit-il d’intervenir sur l’agriculture ou l’agroalimentaire pour que l’alimentation des Québécois et Québécoises se destine davantage à leur santé ? Le jeu de l’offre et de la demande assure-t-il à des productions agricoles québécoises plus écologiques d’arriver aux consommateurs ? Une intervention sur les productions agricoles québécoises peut-elle ramener la consommation des aliments ultra-transformés à des niveaux plus acceptables ? Depuis trop longtemps, les groupes citoyens ont négligé les intérêts des mangeurs d’aliments. Depuis trop longtemps, l’effort gouvernemental lié à l’alimentation s’est limité à la salubrité des aliments.

Plus de 70 % du budget américain du « Département de l’agriculture » est consacré à des programmes d’aide et d’assistance alimentaire pour les citoyens américains. Ici, c’est le don alimentaire et la générosité individuelle qui jouent ce rôle. À cette comparaison, on rétorque parfois que le Québec a son aide sociale pour assurer le droit à l’alimentation. Mais en 2016, il manquait 5200 $ au budget d’une famille de 3 personnes vivant de l’aide sociale, pour subvenir à ses besoins de base. En 2017, à Montréal, alimenter minimalement et sainement (Guide alimentaire canadien) une famille de 4 personnes coûte 1019 $ par mois.

cuisine collective

À quand de véritables politiques alimentaires ?

La difficile conciliation travail-famille, conjuguée à une perte de savoir-faire culinaire, entraîne ensemble un glissement de l’alimentation vers les aliments ultra-transformés, trop riches. Des aliments qui comblent aujourd’hui plus de la moitié de l’apport calorique quotidien de notre alimentation. De 2007 à 2016, l’indice du prix des aliments a augmenté de 26 % contre 14 % pour l’ensemble des biens de consommation. N’est-ce pas là une autre question importante s’agissant de l’intérêt des mangeurs ? Il est franchement temps que les politiques dites alimentaires en soient réellement.

Au cours de 24 derniers mois, le mouvement des cuisines collectives a travaillé à une déclaration portant sur le droit à l’alimentation. Le Regroupement des cuisines collectives du Québec a estimé que l’œuvre et l’expérience de plus de 30 ans de ce mouvement lui procuraient toute la légitimité et la crédibilité pour exercer un tel leadership sur la question alimentaire au Québec. Si ensemble 10 000 citoyens planifient et réalisent les achats, la préparation et l’évaluation de leurs rencontres de cuisine collective et produisent ainsi plus de 1,5 million de portions par année pour leurs familles et proches, ce doit bien être assez pour décrire et revendiquer le droit à une saine alimentation !

Le mouvement des cuisines collectives du Québec entend promouvoir cette déclaration de sorte que de nombreuses autres organisations de la société civile, syndicales, consuméristes, écologistes et personnalités se l’approprient, s’y reconnaissent et la relaient à leur tour. Au printemps 2018, toutes ensemble, ces organisations donneront ensuite rendez-vous à leurs membres et aux citoyens pour qu’ils souscrivent à une pétition destinée aux parlementaires de l’Assemblée nationale du Québec. L’alimentation ne peut plus être orpheline d’une véritable responsabilité d’État.

Pour lire la Déclaration pour le droit à une saine alimentation

Frédéric Paré
Coordonnateur général
Regroupement des cuisines collectives du Québec

 



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