Alimentation durable

Le Pôle agroalimentaire de Lotbinière: replacer l’alimentation locale au cœur de la communauté

Le 17 avril 2020

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S’il y avait besoin de s’en convaincre, la crise de la COVID-19 nous rappelle l’absolue nécessité de développer dans nos régions des systèmes alimentaires de proximité et durables. Mais la municipalité de Lotbinière, dans la région de Chaudière-Appalaches, n’a pas attendu cette épreuve pour s’y atteler. Le 12 décembre 2019, plus d’une centaine de membres célébraient avec enthousiasme l’ouverture officielle du Pôle agroalimentaire de Lotbinière.

Initié par Philippe Jean, conseiller municipal de Lotbinière, ce projet exemplaire intégrant production, transformation et distribution veut assurer l’accès de la population à une alimentation locale en circuit court tout en stimulant le développement économique de la région. Un modèle de solidarité et d’innovation pour nourrir sainement les communautés, en plus de contribuer à la réduction de l’empreinte écologique.

Un projet novateur pour toute la collectivité

« La base de tout changement, c’est l’implication », déclare d’entrée de jeu Philippe Jean. Ce concepteur interactif et directeur d’équipe de développement logiciel a choisi, il y a 13 ans, de vivre son rêve en s’installant dans la contrée de son enfance, au cœur de Lotbinière. Depuis 2013, son rôle de conseiller municipal l’a amené à se pencher sur les alternatives de développement socioéconomique pour le territoire. « On est forts au niveau agroalimentaire dans la région, mais il y a de moins en moins d’activité économique au village, précise-t-il. Il faut trouver des manières de se réinventer pour garder les familles, attirer des gens et continuer à se renouveler. »

Philippe Jean

Au départ du projet, Philippe Jean cherchait à redonner vie à un bâtiment à l’abandon en plein centre de Lotbinière. Après avoir songé à y ouvrir une coopérative de consommateurs, cet espace lui est rapidement apparu comme une opportunité unique de créer un projet structurant dont la portée dépasserait le village. L’idée s’est alors imposée de regrouper l’ensemble des acteurs du monde agroalimentaire de la région pour mettre en commun les opérations d’entreposage, de transformation et de distribution. L’objectif : bonifier l’activité économique des producteurs en facilitant l’accès de tous les habitants à une saine alimentation.

« Les événements actuels nous donnent raison. Ce modèle-là va nous donner une résilience qu’on ne possède pas en ce moment. Aussi, je pense qu’on est en train de développer la manière dont on va vivre et manger dans dix ans. » – Philippe Jean

Une cuisine partagée pour plus et mieux transformer

Présenté aux citoyens dès sa conception, le projet de pôle agroalimentaire a été reçu avec enthousiasme. « La réponse a été très positive, souligne Philippe Jean. Les gens de la région ont soif de s’impliquer pour faire changer les choses. » Un comité d’opération a aussitôt été mis sur pied pour démarrer la première phase du projet et solliciter les citoyens et les producteurs intéressés à y participer. En quelques mois, une centaine de membres de soutien et une douzaine de membres utilisateurs provenant du monde agroalimentaire se sont joints au pôle.

Dès l’automne 2019, une coopérative de solidarité a été constituée. Fort d’un coup de pouce financier de la Caisse Desjardins de la région et d’une avance de fonds de la municipalité, le groupe a alors entrepris l’installation dans l’ancien bâtiment d’une cuisine commerciale à l’intention de la communauté et des producteurs désireux de faire de la transformation agroalimentaire. Aménagée selon les normes du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec, la cuisine est en opération depuis décembre. Une dizaine de membres, maraîchers et entrepreneurs, se partagent l’espace en location par blocs d’heures pour y faire leur transformation. On y prépare aussi bien des légumes, de la choucroute et du houmous, que des biscuits ou des gâteaux.

« On a beaucoup de petits producteurs qui font pousser de l’ail ou des asperges, et des entrepreneurs qui aimeraient faire de la transformation, mais qui manquent d’outils. La cuisine commerciale leur permet de transformer leurs produits dans de bonnes conditions, en évitant de dépenser des milliers de dollars en équipements. » – Philippe Jean

Un réseau de distribution pour améliorer l’accès alimentaire pour tous

Le projet comprend plusieurs phases et les artisans se donnent quelques années pour développer le pôle à son plein potentiel. « Ça prend une étoile polaire, un projet ambitieux et inspirant, tient à dire Philippe Jean, mais il faut avoir une idée très concrète de ce qu’on fait à chacune des étapes. » L’équipe a donc monté un plan de développement sur trois ans qui lui a permis de se qualifier au Fonds d’appui au rayonnement des régions (FARR) et d’obtenir l’aide nécessaire pour poursuivre son déploiement. Le pôle a également fusionné avec un projet de vente en vrac qui lui a valu un soutien financier du MAPAQ pour développer un réseau de vente et de distribution alimentaire en circuit court offrant une diversité de produits locaux.

Le territoire de la MRC de Lotbinière étant très étendu, il est presque impossible de manger local sans faire des heures de voiture. La région compte également plusieurs déserts alimentaires où il est difficile de se procurer de simples aliments de base, à proximité de chez soi. « L’idée, c’est donc de créer un réseau qui supporte la fonction commerciale en faisant la promotion des produits locaux, explique Philippe Jean, mais aussi de travailler avec des organismes d’aide alimentaire pour améliorer l’accès alimentaire de tous les citoyens, en utilisant les mêmes outils, la même plateforme, le même système d’impartition et le même réseau de transport. »

« Quand on parle de développement durable, on parle d’environnement bien sûr, mais c’est important que ce soit balancé avec la fonction économique et la fonction sociale. Il y a une volonté de rentabilité à long terme, mais la rentabilité pour moi c’est aussi de s’assurer que les gens se sentent bien dans leur milieu. » – Philippe Jean

Alors que le pôle s’apprêtait à développer un projet pilote pour tester son concept de réseau de distribution, la crise de la COVID-19 a bousculé le calendrier et accéléré la mise en place d’un système de prise de commandes et de livraison pour approvisionner à domicile les citoyens devant limiter leurs déplacements. Cet événement stressant et inattendu, qui vient nous rappeler l’importance de miser sur l’agriculture locale, s’est donc présenté comme une opportunité pour le pôle de créer l’embryon de la première phase du réseau de distribution.

Un lieu d’échanges et d’innovation

Dès cet été, le marché public de Lotbinière se tiendra sur son site du Pôle agroalimentaire qui ambitionne d’être un lieu de rassemblement pour la population, en accueillant plusieurs activités au fil des saisons. Philippe Jean souhaite ainsi que le pôle devienne un levier pour l’expérimentation, la recherche et le développement en agroalimentaire. « Une de mes sources d’inspiration, précise-t-il, c’est ce qu’on voit dans les nouvelles technologies avec les incubateurs d’entreprises, les espaces de mise en commun et les réseaux d’innovation. Ce sont des modèles qui, selon moi, sont transférables au monde agricole en milieu rural. La dernière phase, ce serait de devenir des pionniers de l’innovation agroalimentaire. »

« Il y a un potentiel énorme ici et du savoir-faire qui ne demande qu’à être transmis. On a entre autres des fermières qui sont très actives. On aimerait donc que le pôle devienne un lieu de formation pour les gens qui voudraient, par exemple, apprendre de nouvelles techniques de transformation. » – Philippe Jean

En plus de stimuler le développement socioéconomique de la région, valoriser le savoir-faire local et contribuer à la préservation de l’environnement, la création du Pôle agroalimentaire de Lotbinière propose un modèle de développement qui pourrait, dans un futur proche, contribuer à assurer l’autonomie alimentaire de tout le Québec. Une aspiration plus que jamais partagée en ces temps où nous devons tous nous retrousser les manches et travailler collectivement à bâtir un système alimentaire sain et sécuritaire pour les générations à venir.

Crédits photos:  Claire Gauthier (photo en Une) et Philippe jean (autres photos)



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