MONTRÉAL

Alain Vaillancourt, le conseiller municipal derrière la première cyclovia de Montréal

Le 8 septembre 2017

Conseiller d’arrondissement dans le Sud-Ouest, Alain Vaillancourt a organisé la toute première cyclovia de Montréal en 2016. Un événement ouvert à tous et qui redonne la rue aux citoyens, le temps d’un dimanche sans auto.

Alain Vaillancourt est un triathlonien accompli qui n’hésite pas à participer à certaines courses extrêmes comme le Canada Man. Élu dans le district Saint-Paul-Émard en 2013, il est notamment responsable des dossiers reliés aux parcs, aux loisirs et aux sports dans l’arrondissement du Sud-Ouest. Travailleur social à temps partiel, il a été président du Club aquatique du Sud-Ouest (CASO) durant 10 ans. « Même si j’adore la compétition, je suis conscient que ce que veulent les citoyens, c’est un environnement qui leur donne l’occasion de bouger aisément au quotidien. » Rencontre avec un élu qui carbure à l’activité physique pour tous.

100°. Comment vous est venue l’idée d’organiser une cyclovia?

Alain Vaillancourt. Alors que je participais en 2013 à un sommet international sur les villes intelligentes, j’ai eu l’occasion d’échanger longuement avec Gil Peñalosa, l’homme qui a mis en place les premières cyclovias à Bogota, en Colombie. Depuis ses débuts en 1974, cet événement a pris une ampleur exceptionnelle puisqu’actuellement 121 km de voies sont fermés chaque dimanche à Bogota, et que des centaines de villes ont adopté le concept partout dans le monde. Il m’a tellement convaincu que je me suis dit : pourquoi pas à Montréal ?

Qu’est-ce qu’une cyclovia exactement?

C’est une journée durant laquelle un tronçon de rue principale est fermé à la circulation automobile. Les citoyens peuvent alors se réapproprier cet espace en toute sécurité et de toutes sortes de façons : marcher, pédaler, danser, jouer au ballon ou aux échecs, suivre un cours d’initiation au yoga, faire buriner leur vélo, etc. Certaines sections sont animées par la ville, les commerçants ou des organisations, qui profitent de l’occasion pour se faire connaître ou fidéliser leur clientèle. Toutes les activités proposées sont gratuites. C’est un événement très rassembleur, qui a lieu le dimanche.

Certaines sections ne sont pas animées : elles permettent de courir, de pédaler ou de faire du patin à roues alignées en toute sécurité. Ce n’est pas une course et la circulation automobile n’est pas complètement bloquée puisque les artères perpendiculaires sont ouvertes : les participants et les automobilistes ont simplement à respecter les feux de circulation.

Comment avez-vous réussi à mettre ce projet en route?

La persévérance est de mise quand on veut mettre un projet innovant en place. J’ai commencé par en parler à tous ceux qui voulaient bien m’écouter : mes collègues élus de l’arrondissement et de la ville-centre, les fonctionnaires, les citoyens. Je suis allé voir beaucoup de commerçants de la rue Monk. Je voulais que les gens y croient, je voulais qu’ils s’approprient cet événement.

Nous avons ensuite soumis une motion à la ville-centre dans le but d’instaurer un programme de cyclovia à Montréal. La motion a été adoptée, mais le dossier ne bougeait pas assez vite à mon goût. En 2015, l’arrondissement du Sud-Ouest a décidé de passer à l’action en faisant un appel de projets. C’est Vélo Québec qui a coordonné la première cyclovia en juin 2016. Un comité d’environ 10 personnes a été mis sur pied. Il incluait des représentants d’organisations locales, des fonctionnaires et des bénévoles. Le parcours de 3 kilomètres est principalement situé sur la rue Monk.

Quel a été bilan de cette première édition?

En 2016, la rue Monk a été fermée 3 dimanches en juin, août et septembre pendant quelques heures. La réponse des citoyens a été très bonne : certains m’ont écrit en souhaitant que l’événement revienne en 2017. Plusieurs sont venus en famille et c’était vraiment bien de voir tous ces gens prendre possession de la rue avec leurs enfants. Il y avait beaucoup d’ambiance! Les employés de l’arrondissement ont aussi apprécié l’expérience, d’autant plus que cet événement nous a valu une mention honorable du programme Vélosympathique de Vélo Québec.

Quelques commerçants ont profité de l’occasion pour se mettre en valeur, mais d’autres étaient réticents. Le concept de cyclovia est inconnu ici et les gens ont tendance à penser qu’il s’agit d’un événement cycliste compétitif avec des pelotons qui arrivent à toute vitesse. Les commerçants craignaient que leurs clients habituels n’aient pas accès à leur magasin. Autre réticence : les pompiers ne voulaient pas que le circuit passe devant leur caserne, ce qui nous a obligés à la contourner.

Comment avez-vous abordé ces réticences pour la cyclovia 2017?

Les employés de l’arrondissement sont retournés voir tous les commerçants pour mieux les informer sur le déroulement de la cyclovia et pour les inciter à y participer. Comme en 2016, nous leur avons demandé nous faire part de leurs difficultés, perçues ou réelles, afin que nous puissions trouver une solution pour les accommoder. Nous leur avons notamment expliqué que des études démontrent qu’un tel événement ne nuit pas aux commerces de détail, au contraire : les piétons et les cyclistes sont des clients fidèles qui dépensent plus dans les commerces locaux que les automobilistes.

« Cette année, la plupart des commerçants étaient soit favorables à la cyclovia, soit neutres. Nous avons rencontré individuellement ceux qui restaient très réticents en les invitant à l’hôtel de ville afin de les rassurer. »

En ce qui concerne les pompiers, nous leur avons aussi mieux expliqué en quoi consiste une cyclovia : pas de pelotons arrivant à grande vitesse et des rues transversales non bloquées qui leur permettent de répondre immédiatement aux appels. En 2017, non seulement le trajet passe devant la caserne, mais les pompiers participent activement à la cyclovia.

Avez-vous apporté d’autres changements?

Oui. Cette année, la cyclovia a lieu 4 fois, contre 3 l’année passée. Par ailleurs, en 2016, ce sont des bénévoles de Vélo Québec qui ont assuré certaines tâches. Cette année, comme c’est l’arrondissement qui coordonne l’événement, nous avons recruté des jeunes du quartier : certains sont bénévoles et certains sont rémunérés. C’est une belle façon de renforcer leur sentiment d’appartenance au quartier.

Nous avons aussi réduit les coûts de sécurité en ayant recours aux cadets de la police. Leurs services sont gratuits, mais il faut réserver leurs services longtemps à l’avance. Autre point à souligner : comme l’arrondissement a pris l’événement en main en 2017, chacun des organismes concernés a été contacté et consulté, mais plusieurs nous ont dit préférer travailler en concertation plus large pour échanger des idées et des solutions. Nous allons donc tenir compte de cette demande en 2018. Il est essentiel de donner l’occasion à la communauté de participer à la préparation de l’événement d’une façon adéquate si l’on veut qu’elle s’approprie l’événement.

Quels sont les facteurs qui facilitent l’organisation d’une cyclovia?

Il est important que l’événement soit le plus simple possible et aussi que son coût soit raisonnable. Un des points importants est de maintenir le même parcours à chaque édition, pour que les citoyens aient les mêmes repères année après année. Il faut aussi maintenir les efforts de communication et de collaboration avec la communauté, particulièrement avec les commerçants.

En ce qui concerne les coûts, nous avons obtenu 20 000 $ du « Programme de soutien aux initiatives locales pour la mise en place de cyclovias à Montréal ». C’est insuffisant pour couvrir toutes les dépenses : le reste est puisé dans le budget opérationnel de l’arrondissement. Mais nous sommes toujours à l’affût de solutions pour réduire les frais. Par exemple, le transport, l’installation et le retrait des barrières de métal aux intersections sont des opérations coûteuses. Nous allons plutôt acheter des bollards qui seront vissés dans la chaussée lors de chaque événement. Comme ils sont nettement moins encombrants et lourds, et qu’ils seront plus faciles à installer, nos dépenses seront moindres. Et ce sera plus esthétique que les habituelles barrières métalliques grises.

« La dernière cyclovia de la saison aura lieu le 1er octobre prochain, c’est-à-dire le même jour que la Course populaire du parc Angrignon, un autre événement actif dont je suis l’instigateur. Il a lieu depuis 2012 dans le but de financer les déplacements des jeunes nageurs du Club aquatique du Sud-Ouest. C’est devenu un événement annuel auquel participent plusieurs centaines de personnes. »

La cyclovia sera-t-elle de retour dans le Sud-Ouest en 2018?

Oui, parce que je sais que la répétition est la meilleure façon de faire entrer un événement dans la culture d’un quartier ou d’une ville. Je le sais depuis le début : il faut persévérer, même si certains ne sont pas d’accord. C’est une question de vision des élus et aussi de motivation des employés municipaux : ils ont embarqué, ils voient que la cyclovia est une façon innovante d’enrichir la vie du quartier.

Quel est l’avenir des cyclovias à Montréal?

J’espère sincèrement qu’il est radieux ! Des collègues d’autres arrondissements se sont montrés intéressés. Mon souhait est que les cyclovias montréalaises deviennent des événements signatures. Je voudrais que Montréal devienne le standard en Amérique du Nord. Pour que ça arrive, pour que ça entre dans l’ADN montréalais, il faut que la ville-centre l’intègre à ses activités récurrentes et lui alloue un financement respectable. Ce qui est important aussi c’est qu’on aille de l’avant avec le concept d’origine : un événement populaire qui permet à chacun, quel que soit son âge ou son statut social, de s’amuser et d’être actif dans la rue en participant à un événement rassembleur quelques dimanches par mois.