Systèmes alimentaires

Alimentation et protection de la planète : par où commencer pour réduire le bilan carbone de nos assiettes ?

Le 21 janvier 2020

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Quels seraient les changements les plus « utiles » pour améliorer le bilan environnemental de l’alimentation dans chaque pays et dans le monde ? C’est la question que se sont posée les auteurs d’une analyse approfondie des effets de la consommation alimentaire dans 140 pays en fonction de 9 scénarios. Survol d’une étude fascinante.

Les chercheurs du Johns Hopkins Center for a Livable Future ont scruté les habitudes alimentaires et d’approvisionnement de 140 pays, puis en ont calculé les émissions de gaz à effet de serre (GES)* et l’empreinte hydrique (utilisation de l’eau). Les réalités nutritionnelles diffèrent d’une région du monde à l’autre, mais une chose est sûre : des changements dans les choix alimentaires et les politiques des pays où les citoyens mangent à leur faim, et souvent trop, pourraient atténuer de façon considérable le bilan environnemental de l’assiette mondiale.

9 scénarios progressifs

Les auteurs ont calculé les effets environnementaux des habitudes alimentaires actuelles dans le monde et les ont comparés à ceux de 9 scénarios alimentaires sains fournissant 69 g de protéines et 2300 calories par jour à tous. Le classement ci-dessous est théorique, car il est basé sur l’hypothèse d’un régime unique dans les 140 pays scrutés. Les chercheurs ont calculé que :

  1. Une journée par semaine sans viande réduirait de 2,8 % des émissions actuelles de GES.
  2. 3 portions de viande rouge (bœuf, mouton, chèvre, porc) par
    semaine : – 4 % GES.
  3. Alimentation lacto-ovo-végétarienne (pas de viande ni de poisson, mais des œufs et des produits laitiers) : – 19,4 % GES
  4. Pas de viande rouge : – 28,2 % GES.
  5. Pas de produits laitiers : – 29 % GES.
  6. Alimentation pesco-végétarienne (pas de viande, mais du poisson
  7. et des crustacés) : – 43,1 % GES.
  8. Alimentation 2/3 végane (2 repas sur 3 sont véganes) : – 49,2 % GES.
  9. Alimentation low food chain (petits poissons comme les sardines et les maquereaux, mollusques bivalves et insectes). : – 72,3 % GES.
  10. Alimentation 100 % végane : – 73,9 % GES.

Faute d’espace, les effets de ces changements pour chacun des 140 pays ne sont pas présentés dans l’étude. Keeve Nachman, un des auteurs, nous a transmis les données concernant le Canada. Le calcul repose sur un apport de 2300 calories par jour, incluant 69 g de protéines, quel que soit le type d’alimentation.

Bilan carbone par habitant au Canada

Décarboniser notre alimentation, un aliment à la fois

On sait que l’empreinte carbone du bœuf est très lourde, mais les minutieux calculs des chercheurs révèlent des proportions renversantes entre les sources de protéines : la production d’une portion de bœuf entraîne 316 fois plus d’émissions de GES que celle d’une portion de légumineuses ! La proportion est de 114 par rapport à une portion de noix et de 30 pour une portion de graines. Au chapitre de l’empreinte hydrique, ce sont aussi les productions de viande qui sont, et de loin, les plus gourmandes en eau.

Les auteurs restent toutefois pragmatiques, car ils reconnaissent que, même si le climat en bénéficierait de façon spectaculaire, des changements universels et radicaux ne sont pas réalistes. Donc, bien que l’alimentation végane soit de loin la moins dommageable pour l’environnement, il y a moyen de réduire l’empreinte environnementale de nos assiettes de façon progressive et stratégique.

L’origine des aliments influence le bilan carbone des pays importateurs 

Les auteurs de cette étude sont allés loin dans l’analyse des impacts environnementaux des aliments, car ils ont également tenu compte de l’endroit où ils sont produits. Par exemple, ils ont pris en considération le fait qu’au Japon, 47 % du porc consommé est produit au pays, le reste étant principalement importé des États-Unis, du Canada et du Danemark.

Ces calculs permettent de rendre compte de variations qui sont parfois spectaculaires. Ainsi 1 kg de bœuf produit au Paraguay et au Brésil entraîne respectivement 17 et 5 fois plus d’émissions de GES que 1 kg de bœuf produit au Danemark ! Cette différence provient du changement d’affectation des terres (déforestation) et des émissions plus élevées de méthane et de CO2 des animaux élevés dans ces pays. En tenant compte de ces différences, les chercheurs ont déterminé que les exportations de bœuf du Brésil, de l’Inde et du Paraguay vers le Chili, Hong-kong, le Koweït, le Venezuela et Israël contribuent aux émissions de GES élevées de ces pays.

L’empreinte hydrique : eau verte, eau bleue

Les chercheurs ont calculé la quantité d’eau nécessaire à la production des aliments en tenant compte de l’eau puisée dans les nappes souterraines et de surface (blue water/eau bleue) pour irriguer les terres, ainsi que de l’eau provenant des précipitations (green water/eau verte).

Par exemple, plusieurs facteurs font varier l’empreinte hydrique du riz d’un pays à l’autre : précipitations annuelles faibles, recours croissant à l’irrigation, ainsi que des facteurs climatiques comme l’évapotranspiration* causée par des températures élevées. Dans les deux plus grands pays producteurs, la différence est énorme :

  • Inde : environ 3000 L d’eau bleue et 1000 L d’eau verte  par kilo de riz.
  • Chine : environ 300 L d’eau bleue et 800 L d’eau verte par kilo de riz.

Les calculs des chercheurs révèlent également que l’aquaculture a une empreinte hydrique élevée : la production d’une portion de crevettes et de poissons d’élevage entraîne respectivement l’utilisation de 1184 L et 684 L d’eau bleue.

Les pays qui peuvent faire beaucoup mieux

Le diagramme ci-dessus présente les gains environnementaux associés à différents scénarios dans les quatre pays où la production alimentaire émet actuellement le plus de GES par habitant. Ainsi, si chaque Brésilien ne mangeait pas de viande un jour par semaine, ou limitait sa consommation de viande rouge à trois repas par semaine, le bilan carbone par habitant diminuerait de plus d’une tonne par an !

Dans le cas des États-Unis, où la consommation de bœuf entraîne la plus grande part des émissions de GES, une alimentation végane n’émettrait que 16 % des émissions actuelles par habitant. En Inde, c’est la consommation de produits laitiers qui affecte le plus les émissions de GES par habitant : le diagramme montre bien que l’élimination de la viande rouge ne changerait pas notablement ce bilan. Note. Dans le diagramme ci-dessus LUC signifie land use change, c’est-à-dire changement d’affectation des sols.

Si tous les humains mangeaient comme les Occidentaux…

Les auteurs de l’étude ont calculé que si le modèle alimentaire des 30 pays membres de l’OCDE contaminait tous les autres pays, les émissions de GES et l’utilisation d’eau augmenteraient respectivement de 135 % et 47 % ! Or des données récentes indiquent qu’en Chine, la consommation de viande et de produits laitiers est à la hausse.

À la lumière de ce scénario catastrophe, les auteurs affirment que l’amélioration du bilan carbone et et de l’empreinte hydrique de l’alimentation mondiale repose sur deux stratégies simultanées. D’une part, il faut réduire la consommation de produits animaux dans les pays où elle est élevée. D’autre part, il faut outiller les pays dont les revenus sont faibles ou intermédiaires, pour que leur transition alimentaire respecte à la fois les besoins nutritionnels spécifiques de leur population et des objectifs d’atténuation des impacts climatiques. En ce sens, les données détaillées fournies par cette étude sont précieuses.

Brent F.Kim, Keeve E.Nachman et collab. Country-specific dietary shifts to mitigate climate and water crises. Global Environmental Change. August 2019.

* Le transport, la transformation, la distribution et la préparation des aliments ne sont pas inclus dans ce calcul.

** Évapotranspiration : quantité d’eau transférée vers l’atmosphère, par l’évaporation au niveau du sol et par la transpiration des plantes.

 



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