Entrevue

Assurer aux jeunes un avenir durable grâce aux jardins pédagogiques

Le 8 octobre 2018

Enseignante à l’école Louis-Joseph-Papineau en formation préparatoire au travail auprès des jeunes de 15 à 21 ans, Karine Lévesque est l’initiatrice et maître d’œuvre des Jardins des Patriotes, un projet de jardin pédagogique qu’elle a mis sur pied avec ses élèves, dans le quartier Saint-Michel à Montréal. Forte de son expérience de terrain, elle vient de publier De l’école au jardin, Guide de jardinage pédagogique en milieu scolaire, une véritable bible pour se lancer dans l’aventure du jardinage pédagogique et participer à l’essor de l’agriculture urbaine. Entrevue avec une femme d’action visionnaire.

karine lévesque

100°. Votre ouvrage se présente comme un guide de jardinage, mais le mot guide est utilisé ici dans un sens très large…

Karine Lévesque. Oui, ce n’est pas simplement un guide pratique. J’ai vraiment voulu écrire une bible pour prêcher en quelque sorte la bonne nouvelle du jardinage pédagogique. En travaillant avec mes élèves et les organismes communautaires du quartier Saint-Michel, j’ai acquis la conviction profonde que la pratique du jardinage pédagogique peut nous aider à relever plusieurs défis associés à l’éducation, à l’environnement et à l’agriculture. Mon ouvrage propose entre autres d’intégrer l’éducation relative à l’environnement dans le programme actuel de formation pour favoriser la réussite des élèves, mais également pour bâtir un monde meilleur et durable.

Vous êtes enseignante spécialisée en adaptation scolaire. Comment est née cette passion pour les jardins pédagogiques ?

J’ai toujours voulu enseigner auprès des gens qui vivaient des difficultés. J’ai travaillé en centres jeunesse et auprès des enfants ayant des troubles graves du comportement. Depuis 2014, j’enseigne à des jeunes au programme de formation préparatoire au travail, à l’école Louis-Joseph-Papineau. L’école est un bloc de béton sans aucune fenêtre et dès le début de l’après-midi, mes élèves devenaient fatigués et agités. Moi aussi, je me sentais étouffée et je devenais démotivée. Manifestement, nous étions tous en déficit de nature et je ressentais vivement le besoin de sortir de la classe. C’est là que j’ai eu l’idée de transformer le terrain de l’école en jardin collectif et de partir un projet d’agriculture urbaine pour favoriser l’intégration des jeunes au marché du travail.

« Le syndrome du manque de nature peut amener de nombreux problèmes physiques et mentaux. On a beaucoup parlé des troubles qu’il entraîne chez les jeunes, notamment le manque d’attention en classe. Mais les enseignants en souffrent également. C’est un vrai problème de société et de santé publique. » – Karine Lévesque

Pour structurer mon projet, j’ai participé à l’École d’été sur l’agriculture urbaine à Montréal. Ça a été une révélation ! J’ai alors poursuivi ma démarche en m’inscrivant au programme court de deuxième cycle en éducation relative à l’environnement à l’UQAM. J’ai entrepris mon livre comme projet de fin de programme.

jardin pédagogique

Dans votre ouvrage, vous mettez de l’avant les bienfaits de la pratique du jardinage en milieu scolaire. Ils sont nombreux !

En effet ! Plusieurs études ont démontré les impacts très positifs des initiatives en agriculture urbaine en milieu scolaire sur la santé physique et mentale des élèves. Depuis la mise en œuvre des Jardins des Patriotes, en 2015, j’ai moi-même observé une augmentation de la motivation scolaire chez mes élèves et une diminution du taux d’absentéisme. J’ai aussi constaté une amélioration de leur qualité de vie, une meilleure condition physique, une diminution des comportements perturbateurs et une plus grande estime de soi, sans compter une augmentation de leur consommation de fruits et légumes frais.

« On confine encore les élèves dans des locaux sans fenêtre, assis sur une chaise derrière un pupitre, alors que plusieurs décrochent et n’arrivent pas à avoir leur diplôme. On sait bien pourtant que plusieurs élèves, particulièrement les garçons, ont besoin de bouger, de manipuler les choses et d’être en contexte réel pour apprendre. » – Karine Lévesque

Un jardin pédagogique, ce n’est pas du simple jardinage, c’est un milieu expérimental d’observation remarquable, d’expérimentation en contexte réel, qui permet aux jeunes de vivre pleinement leurs apprentissages. Tous les sens sont touchés et toutes les formes d’intelligence sont stimulées. C’est un outil sensationnel pour favoriser la réussite scolaire. C’est pourquoi, je suis membre de La Coalition Éducation — Environnement — Écocitoyenneté du Centr’ERE qui réclame que l’éducation à l’environnement soit intégrée officiellement au programme de formation de l’école québécoise, non pas comme pas une matière à part, mais comme faisant partie du programme d’éducation dans toutes les matières. 

jardin pédagogique

L’ouvrage est divisé en deux parties, un côté cour et un côté jardin…

Oui, la première partie est consacrée aux aspects plus théoriques. Comment opérer la transition vers une agriculture de proximité produite par des jeunes ? Quels en seraient les avantages pour les élèves, les institutions et les communautés ? Comment intégrer le jardinage pédagogique aux programmes de formation, comme outil pédagogique répondant aux besoins des populations vulnérables ? Ce sont ces grandes questions qui ont guidé ma démarche des dernières années et qui sont au cœur de ce guide. Pour y répondre, je fais un survol des principaux enjeux en éducation en lien avec le jardinage pédagogique et un tour d’horizon des concepts en environnement que nous aurions avantage à intégrer aux programmes de formation.

La deuxième partie du livre, côté jardin, est consacrée aux aspects pratico-pratiques du jardinage pédagogique. Il vise à outiller de façon très concrète toutes les personnes qui, comme moi, souhaitent vivre cette superbe aventure avec leurs jeunes. Quoi cultiver, quand démarrer les semis et que faire des récoltes ? Comment aménager son terrain ? Vers quelles ressources se tourner pour y arriver ? J’ai tenté de répondre à toutes les questions qui peuvent se poser lors du démarrage d’un projet de jardin. Tout au long du guide, il y a des encadrés qui donnent des conseils utiles, un échéancier type, des activités pédagogiques incluant les compétences disciplinaires du programme de formation de l’école québécoise et même des fiches par plante. J’ai essayé de ne rien oublier. 

jardin pédagogique

Vous avez confiance dans les jeunes pour l’avenir ?

Les projets de jardins pédagogiques peuvent générer des impacts positifs dans nos luttes face aux nombreux problèmes auxquels nous sommes confrontés et qui vont en augmentant : pollution, îlots de chaleur, obésité, aliments transformés. Ils permettent d’éduquer les jeunes à l’autonomie alimentaire, à l’alimentation durable et écoresponsable, tout en suscitant leur engagement et leur implication. Selon le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, nous avons deux ans pour agir si on veut éviter les conséquences désastreuses des changements climatiques. Mon livre s’adresse aux enseignants et aux éducateurs, mais aussi à toute personne intéressée par ces enjeux-là. Démarrer un jardin pédagogique ou un jardin collectif, c’est la meilleure façon d’être dans l’action et d’entreprendre la transition que nous devons opérer.

« Je veux faire des enfants, des citoyens critiques, responsables, engagés, des catalyseurs de changement. C’est mon moteur. C’est l’avenir. » – Karine Lévesque

De l’école au jardin; Guide de jardinage pédagogique en milieu scolaire, Éditions Écosociété.