Jouer dehors

Garderies en pleine nature: qu’en dit la science?

Le 5 juin 2017

On le sait malheureusement trop bien: les enfants jouent de moins en moins à l’extérieur, ce qui compromet leur santé mentale et physique. Pour contrecarrer cette tendance sociétale, quelques pionniers explorent des approches pédagogiques novatrices, comme les garderies en pleine nature. Mais que sait-on vraiment des impacts de ce type de pédagogie ?

En 2014, un programme d’activités en plein air, inspiré de la pédagogie nature des pays scandinaves, a été implanté dans un CPE de la région de la Mauricie à l’initiative de la Coop Enfant Nature. Ce projet pilote a permis aux chercheurs de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) d’observer concrètement les répercussions de ce type de pédagogie sur les tout-petits. Le bilan est plus que positif!

Le programme École Forêt Nature

Sylvie Gervais est la fondatrice de la Coop Enfant Nature à l’origine du projet École Forêt Nature. Mobilisée par l’urgence de reconnecter les enfants à la nature, cette spécialiste en éducation physique a conçu, en 2014, un programme novateur d’éducation en plein air pour les petits de 4 ans, influencé par le modèle des Forest School et des garderies en pleine nature de plus en plus populaires en Europe.

« L’éducation en pleine nature, précise Sylvie Gervais, semble une voie privilégiée et même fondamentale pour favoriser le développement harmonieux des enfants. Cette façon d’intervenir est riche d’apprentissages et intègre tout naturellement différents niveaux de leur être. » En partenariat avec l’UQTR, le Parc de l’île Melville, le parc national de la Mauricie et le CPE Le Pipandor, ce projet pilote unique au Québec permet aux tout-petits de vivre des journées complètes d’activités en pleine nature. Au printemps 2015, il est devenu un laboratoire pour les chercheurs de l’UQTR qui ont pu observer concrètement les impacts du jeu actif à l’extérieur sur le développement global des enfants et leur santé physique.

Les effets bénéfiques démontrés

En 2012, Québec en Forme a publié un sommaire des études montrant comment le jeu libre à l’extérieur est un élément indispensable au développement des jeunes. « La majorité des études pointent dans la même direction », souligne Claude Dugas, professeur titulaire au département des sciences de l’activité physique de l’UQTR. En plus des effets bénéfiques liés à l’activité physique, le jeu libre à l’extérieur favorise le développement cognitif, émotionnel et social. Sur le plan cognitif, il améliore la créativité, la résolution de problèmes, l’attention et l’autodiscipline. Sur le plan émotionnel, il réduit le stress et l’agressivité et accroît le sentiment de bien-être. Le jeu libre à l’extérieur contribue aussi à développer les habiletés sociales de l’enfant. « À l’extérieur, précise Claude Dugas, les enfants réagissent et collaborent différemment. L’intimidation et les actes violents sont moins importants dans la nature. »

Le premier objectif de la recherche de l’UQTR visait à connaître les perceptions des intervenantes du CPE Le Pipandor sur l’implantation du programme École Forêt Nature. Ces dernières ont remarqué des modifications importantes du comportement et des attitudes des enfants de leur groupe au niveau de la confiance personnelle et de leur persévérance et motivation à participer à des activités extérieures. Elles s’accordent par ailleurs pour dire qu’un tel programme nécessite un temps d’adaptation et plusieurs sorties par semaine pour en retirer tous les bénéfices, surtout pour les enfants qui vivent en milieu urbain.

Une activité physique plus intense

Plusieurs études récentes ont montré que les enfants en CPE occupent la majorité de leur temps à des activités sédentaires ou de niveau d’intensité physique faible. S’il ne fait aucun doute que le jeu libre à l’extérieur contribue à l’activité physique des enfants, les chercheurs de l’UQTR ont voulu en mesurer plus spécifiquement les bienfaits. À l’aide d’accéléromètres, ils ont évalué le niveau d’activité des enfants lors des journées en pleine nature comparé aux journées régulières en CPE.

L’analyse des résultats montre une diminution du temps sédentaire, mais surtout une augmentation du niveau de la qualité et de l’intensité de l’activité physique. « Le milieu naturel offre de vrais défis moteurs et les activités que les enfants font à l’extérieur sont beaucoup plus intenses », précise Claude Dugas. En plus d’augmenter le temps où les enfants sont physiquement actifs, l’extérieur et ses espaces vastes contribuent ainsi directement à favoriser le développement des activités motrices et à améliorer la condition physique.

La prise de risques

Les orientations des milieux de garde au Québec sont assez diversifiées. Les chercheurs de l’UQTR constatent toutefois une tendance largement répandue à favoriser l’apprentissage préscolaire au détriment du développement global de l’enfant. La crainte des intervenants vis-à-vis des risques liés au jeu actif chez les tout-petits aurait également fortement contribué à minimiser l’importance du jeu extérieur au fil des années. « Le risque, explique Sylvie Gervais, c’est ça qui fait que l’enfant se développe. »

« En forêt, les enfants explorent par eux-mêmes, ils prennent plus de décisions et, éventuellement, ils vont prendre plus de risques », ajoute Claude Dugas. « C’est un des éléments-clés de cette approche-là. ». Selon le chercheur, il faut faire une réflexion pour changer notre perception face aux risques. Le souci démesuré de sécurité freine la liberté de jouer des enfants, ce qui leur fait manquer des expériences motrices essentielles pour leur développement, leur santé et leur bien-être.

Vers un modèle québécois de garderies nature

Les enfants d’aujourd’hui sont la première génération qui grandit sans ou avec peu de relation avec la nature. Alors que les experts n’hésitent plus à expliquer l’explosion des problèmes de santé chez les jeunes par le déclin marqué de jeu libre en extérieur, il est clair que nous avons perdu un lien vital. « Nous avons de plus en plus de preuves que les enfants ont besoin d’un contact régulier avec la nature », conclut Claude Dugas.

Si l’approche Forest School en Amérique du Nord est encore assez limitée, plusieurs projets se développent au Québec et démontrent la diversité de ce qui peut être offert par cette approche éducative. Sylvie Gervais, pour sa part, entend bien poursuivre le projet École Forêt Nature sur une base plus régulière et développer la formation en pédagogie nature afin que tous les enfants du Québec puissent bénéficier des bienfaits immenses du contact avec la nature.