Santé et services sociaux

Malbouffe dans les pharmacies: un pas vers la fin d’une contradiction évidente ?

Malbouffe dans les pharmacies: un pas vers la fin d’une contradiction évidente ?
Françoise Ruby

Françoise Ruby

JOURNALISTE | 100º

L’Ordre des pharmaciens a récemment invité ses membres à réfléchir au fait qu’ils vendent des aliments qui entrent en contradiction avec la santé de leurs patients. Réfléchir ? Et pourquoi ne pas agir?

Chaque fois que j’entre dans la pharmacie de mon quartier, je tombe nez à nez avec plusieurs présentoirs de bonbons et de chocolats. Je me retrouve parfois dans une allée qui déborde de croustilles et de boissons sucrées.

Je m’y suis presqu’habituée, mais, lorsque je vois la machine à slush et les distributrices de bonbons devant lesquelles TOUS les clients passent après avoir payé leurs achats, je me dis que tout ceci n’a pas de sens. Comment, par exemple, un professionnel de la santé peut-il vendre ce type de produits ET des médicaments contre le diabète ?

Une question de cohérence

Depuis le 5 juin dernier, il y a de l’espoir dans la résolution de ce non-sens, car l’Ordre des pharmaciens s’est prononcé en publiant un énoncé de position. Ce texte souligne l’importance, dans le contexte de l’épidémie actuelle d’obésité, d’une « adéquation » entre les aliments vendus dans l’espace commercial de la pharmacie et le mandat de promotion de la santé des pharmaciens. Et il les encourage à y réfléchir, en précisant que le champ d’intervention juridique de l’Ordre est limité à l’espace non commercial de la pharmacie.

Une question de sens

Cette nouvelle position est d’ailleurs fort bien résumée dans un blogue du président de l’Ordre des pharmaciens, M. Bertrand Bolduc : « Nous croyons simplement qu’il y a un enjeu de sens à travers tout cela. Nous sommes des professionnels de la santé. Offrir des produits sains est une façon de plus d’agir en cohérence avec nos valeurs et avec ce que l’on défend, au quotidien, auprès de nos patients. »

Une question de déontologie

Faire des profits sur la vente de produits malsains dans l’espace commercial adjacent à leur officine place-t-il les pharmaciens en conflit d’intérêts? Voilà le paradoxe déontologique sur lequel se penchent Marie-Ève Couture Ménard et Mélanie Bourassa Forcier depuis plus d’un an. Toutes deux sont professeures à la Faculté de droit de l’Université de Sherbrooke et, bien qu’elles se réjouissent que l’Ordre des pharmaciens fasse un pas dans la bonne direction, elles déplorent la timidité de l’intervention.

Selon elles, c’est à l’action et non à la réflexion que les pharmaciens devraient être invités. Ces deux expertes soulignent que, contrairement à ce que l’Ordre affirme, il a le pouvoir juridique d’intervenir dans l’espace commercial de la pharmacie. Comment? En utilisant les mêmes mesures que celles ayant mené à l’interdiction de la vente de tabac dans les pharmacies, un dossier dans lequel l’Ordre avait pourtant exercé un rôle de leader. Et c’est ce que les deux professeures entendent bien démontrer dans un article très fouillé qu’elles viennent de soumettre pour publication au Dalhousie Law Journal.

Une question de définition : vraiment ?

En entrevue téléphonique, M. Bolduc affirme qu’en ce qui concerne la malbouffe dans les pharmacies, la ligne est beaucoup plus difficile à tracer qu’avec le tabac ou le cannabis. Entre autres, parce qu’il n’existe pas de définition légale de ce qu’est un aliment malsain. Il en veut pour preuve que la « science évolue » puisqu’on a d’abord dénoncé le gras, pour ensuite pointer le sucre du doigt. Du même souffle, il admet toutefois que la distributrice de slush dans ma pharmacie est un non-sens et m’invite à en faire part au propriétaire.

M. Bolduc m’assure que la nouvelle position de l’Ordre n’est pas qu’un vœu pieux et qu’elle va encourager les pharmaciens à faire des changements graduels, d’autant plus que le consensus social, tout comme la science, évolue. Il cite également en exemple des pharmacies ayant déjà pris un virage santé sans y perdre au change.

Où sont les mots pour le dire ?

Je vais suivre de près les effets positifs potentiels de cette prise de position en espérant que le prochain communiqué de l’Ordre à ce sujet soit plus explicite. En effet, faute de « définition légale », les mots « malbouffe », « boissons sucrées », « croustilles » ou « bonbons » sont carrément absents de l’énoncé de position et du blogue du président. Voilà qui ne me donne pas beaucoup d’arguments pour dire au propriétaire de « ma » pharmacie que sa machine à slush est une aberration…

Sources :
Les pharmaciens, acteurs importants dans la promotion d’une saine alimentation, énoncé de position de l’Ordre des pharmaciens, 5 juin 2018
Les pharmaciens : des acteurs de promotion d’une saine alimentation, blogue de M. Bertrand Bolduc, président de l’Ordre des pharmaciens, 5 juin 2018
Aliments vendus dans les pharmacies l’Ordre doit jouer son rôle de leader Mélanie Bourassa Forcier et Marie-Ève Couture Ménard, La Presse+, 13 juin 2018
Malbouffe en pharmacie, Radio-Canada, émission l’Épicerie, 15 novembre 2018