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Reflet d’une société sédentaire, l’automobile reste le mode de transport le plus répandu pour se rendre à l’école. Un phénomène qui nuit à l’environnement, mais aussi à la santé et à la sécurité des élèves. Comment encourager le transport scolaire actif et sécuriser les déplacements à pied ou à vélo ? Des solutions existent déjà au Québec. Parmi elles, la rue-école permanente, un nouveau levier pour les municipalités.
Recul du transport actif, augmentation de la sédentarité, diminution du jeu libre... Le plus récent portrait de l’activité physique chez les jeunes, dressé par le bulletin ParticipACTION, n’a rien d’encourageant. Parallèlement, au cours des dernières décennies, l’utilisation croissante de l’automobile pour les trajets domicile-école a rendu les abords des établissements moins sécuritaires et multiplié les risques de collisions pour les enfants.
Près des écoles, la circulation massive de voitures sur de courts laps de temps génère de la congestion, des conflits d’usages et des comportements dangereux de la part des automobilistes. Globalement, cette situation crée un cercle de dégradation de la sécurité routière. Qui plus est, ce phénomène nuit à la qualité de l’air et au sentiment de sécurité, tout en limitant la mobilité indépendante des enfants, pourtant essentielle à leur développement global.
Face à ce problème, les municipalités ont à leur portée plusieurs outils afin de transformer ces espaces partagés en environnements apaisés, propices aux interactions communautaires.
La rue-école temporaire: un premier levier pour la santé des jeunes
Pour les municipalités, la rue-école temporaire est un moyen concret de répondre à ces enjeux. Adopté par de nombreuses villes à travers le monde, le concept consiste à fermer la rue à la circulation automobile lors des périodes d’arrivée et de départ des élèves. Ce type d’aménagement transforme momentanément l'espace en un lieu sûr et stimulant, où les enfants peuvent bouger librement. Cette mesure est d’ailleurs en adéquation avec la Convention relative aux droits de l’enfant de l’ONU (1989), qui reconnaît le droit des enfants et des adolescent·es à un développement sain, à la sécurité, à la participation et à des espaces publics sécuritaires, inclusifs et favorables au jeu et à la mobilité indépendante.
Les rues-écoles temporaires présentent plusieurs bénéfices. Elles renforcent la sécurité, la qualité de l’air et l’autonomie des enfants. En plus d’être efficaces, elles sont faciles à mettre en œuvre. En contrepartie, leur implantation pose certains défis aux municipalités ou aux établissements scolaires :
- La nécessité d’identifier une entité responsable légale peut freiner les initiatives portées par les parents ou les écoles;
- Les exigences de sécurité (anti-véhicule-bélier), liées aux dispositifs de fermeture, posent des défis logistiques et financiers;
- L’absence d’un cadre provincial normatif clair rend chaque projet tributaire des moyens locaux et engendre ainsi une grande variabilité dans le statut réglementaire, la conception et l’implantation des projets.
La rue-école permanente: au-delà des solutions temporaires
Pour dépasser les limites que présentent les rues-écoles temporaires, une vision plus durable et structurante est nécessaire. Cette vision passe par une gouvernance solide et des aménagements réfléchis dans une approche plus globale, à l’échelle du quartier. Ainsi, opter pour un projet de rue-école permanente permet de structurer durablement les abords scolaires à tous les niveaux : aménagement, cadre réglementaire municipal et signalétique. L’objectif demeure le même : encourager les déplacements actifs et assurer un environnement sécuritaire, que ce soit sur une voie ou sur l’ensemble de la chaussée.
Selon le contexte, la rue-école permanente peut prendre différentes formes. Le passage de véhicules motorisés peut être interdit en continu, dans une optique de piétonnisation de la rue. Il peut aussi être limité à certaines périodes, afin de réduire les conflits d’usages et de préserver un espace public propice au jeu, à la marche et au vélo.
Chaque modèle doit respecter les guides gouvernementaux (ex. : Corridors scolaires et zones scolaires sécuritaires, Guide d’application – Rue partagée) afin de garantir la sécurité et la lisibilité de espaces de circulation tout en favorisant l’acceptabilité sociale.
Un ancrage progressif dans les politiques publiques québécoises
Depuis environ cinq ans, la rue-école apparaît dans les politiques publiques québécoises, ce qui reflète une volonté de soutenir son implantation, pour mieux sécuriser les abords scolaires :
- Plan d’action en sécurité routière 2023–2028 : ce plan reconnaît l’importance d’interventions ciblées aux abords des écoles;
- Corridors scolaires et zones scolaires sécuritaires : ce guide identifie la rue-école comme un type d’aménagement favorisant le transport actif et la sécurité;
- Divers exemples de plans municipaux (Plan d’urbanisme et de mobilité 2050 de Montréal, Programme de sécurisation aux abords des écoles de Longueuil, Plan de mobilité durable d’Outremont, Plan de mobilité active 2023-2033 de Saint-Sauveur, entre autres) qui intègrent la sécurisation des parcours scolaires;
- Orientations gouvernementales en aménagement du territoire : elles invitent les municipalités à concevoir des milieux favorables aux déplacements actifs et à la sécurité des populations vulnérables.
Par conséquent, plusieurs municipalités passent à l’action et constatent des retombées concrètes. Au Québec, depuis 2021 et grâce à l’impulsion du projet de recherche-intervention Changer les règles du jeu, près d’une trentaine d’établissements scolaires ont expérimenté la mise en place d’une ou de plusieurs rues-écoles temporaires.
D’autres vont même plus loin en intégrant des aménagements permanents, comme la Place de l’Ange-Cornu, à Montréal. Cette place-école, présentée comme un aménagement transitoire, a permis la création d’un espace sécurisé et apaisé en piétonnisant une partie de la rue de Lanaudière (environ 70 m), au bénéfice des enfants et de la communauté.
Transport scolaire actif: le pouvoir d’agir des municipalités
Bien que le modèle de la Place de l’Ange-Cornu ne soit pas applicable partout, les municipalités disposent de leviers réglementaires majeurs :
- L’article 626 du Code de la sécurité routière (CSR), qui leur permet de restreindre ou de prohiber la circulation près des écoles;
- L’article 500.2 du CSR, qui leur permet d’autoriser le jeu libre sur un chemin municipal, en prévoyant une signalisation et des règles de sécurité appropriées;
- Les programmes municipaux existants, avec des initiatives telles que Dans ma rue, on joue!, à Beloeil, qui autorise le jeu dans certaines rues résidentielles;
- Des outils d’accompagnement, comme la trousse du projet Changer les règles du jeu ou encore le Guide de sécurisation des accès aux écoles de Vélo Québec, qui peuvent guider la mise en place de rues-écoles.
Ces balises permettent d’implanter des modèles variés de rues-écoles, temporaires ou permanentes, en fonction du contexte local et des besoins de la communauté.
La rue-école s’inscrit également en concordance avec différentes typologies de rues déjà existantes, telles que la chaussée repartagée, la rue piétonne ou la rue partagée. Elle offre une solution pragmatique et flexible aux municipalités afin d’améliorer la sécurité et la qualité de vie aux abords des écoles et de protéger le droit des enfants à la ville.
Revoir la législation pour institutionnaliser la rue-école
Pour généraliser ces pratiques, il serait souhaitable que la rue-école soit explicitement reconnue par le cadre normatif provincial. Cela pourrait se traduire par :
- Une modification autorisant les rues partagées dans les zones scolaires. Certaines installations requises pour les rues-écoles permanentes se réfèrent aux normes des rues partagées, mais celles-ci ne peuvent être aménagées à l’intérieur des limites d’une zone scolaire signalisée.
- Un cadre pour la création de rues piétonnes (temporaires ou permanentes) ou de places publiques près des écoles, qui pourrait être intégré au CSR. La possibilité d’introduire formellement le concept de rue-école pourrait être évaluée.
- Un nouveau guide d’application, ou une bonification du guide d’application des rues partagées, pour assurer une uniformisation des dispositifs de fermeture de rue nécessaires, respectant les exigences antiterroristes.
Ces modifications législatives faciliteraient l’implantation de différents modèles de rues-écoles dans divers contextes scolaires, ainsi que la création d’outils ou de normes pour des rues-écoles permanentes1.
Implantation d’une rue-école: comment passer à l’action?
Le Centre d’écologie urbaine vient de lancer Réinventer la rue devant l'école, un guide de mise en œuvre de rues-écoles permanentes pour accompagner les municipalités.
C’est maintenant le moment d’agir. En structurant des rues-écoles adaptées, les municipalités investissent concrètement dans l’avenir. Car tout commence par la santé et l'autonomie des enfants.
1 Pour en savoir plus, consultez la partie 3 du Mémoire du Centre d’écologie urbaine dans le cadre des consultations particulières et auditions publiques sur le projet de loi n°48, Loi modifiant principalement le Code de la sécurité routière.
Article rédigé en collaboration avec Julien Voyer, urbaniste et coordonnateur - aménagement, et Hugo P. Gladu, chargé de projets - communications du Centre d’écologie urbaine.
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