Nouveau-Brunswick

Rachel Schofield Martin: championne de l’éducation alimentaire des jeunes à l’école

Le 14 janvier 2019

Rachel Schofield Martin est coordonnatrice en saine alimentation et entrepreneuriat social au District scolaire francophone Sud du Nouveau-Brunswick. En octobre dernier, elle a lancé l’OBNL « Apprenti en action – Labo éducatif en alimentation inc. », qui offre des ateliers culinaires durant les heures de classe. Nous l’avons rencontrée à Montréal en novembre dernier, à l’occasion du 10e forum du Réseau pour une alimentation durable. Entrevue avec une entrepreneure sociale passionnée et rigoureuse, qui n’est jamais à court d’idées !

Ateliers culinaires

Lancement d’Apprenti en action : Rachel Schofield Martin, Rachel Allain, Simon Gallant, Damien Poirier et Monique Boudreau, directrice générale du District scolaire francophone Sud.

100°. Qu’est-ce qui vous motive à vous lancer dans un tel projet ?

Rachel Schofield-Martin. La motivation des élèves à l’école et leur santé me tiennent à cœur. Les ateliers culinaires représentent des occasions d’apprentissages réels et authentiques, ce qui est particulièrement précieux pour les quelque 6 élèves sur 10 qui sont peu engagés leurs apprentissages scolaires au Canada. Nous pensons qu’en cuisinant, les jeunes vont mieux saisir à quoi servent, par exemple, les mathématiques qu’on leur enseigne.

Ateliers culinaires

Lancement d’Apprenti en action : Yannick et Maxime McGrath, élèves de 3e année à l’école Blanche-Bourgeois à Cocagne, Lise Belliveau, conseillère du mieux-être dans les écoles

De plus, il est démontré qu’une mauvaise alimentation constitue l’un des principaux facteurs de risque de plusieurs maladies chroniques. Or, une récente étude canadienne indique que 57,2 % des calories consommées par les jeunes de 8 à 13 ans proviennent d’aliments ultra-transformés et 54,7 %, dans le cas des ados de 14 à 18 ans ! Il y a urgence d’agir et, même s’il existe des activités culinaires parascolaires, l’école reste un milieu idéal pour rejoindre tous les jeunes.

Mais, pour que le système scolaire réintroduise l’éducation culinaire dans le cursus, ça prendrait des années et des millions de dollars. Voilà pourquoi avec Rachel Allain, qui est aussi une employée du district scolaire, j’ai fondé Apprenti en action – Labo éducatif en alimentation inc.

Réseau des cafétérias communautaires

Le Réseau des cafétérias communautaires : données 2013-2104.

Il faut dire que vous aviez déjà une belle réussite à votre actif avec le Réseau des cafétérias communautaires.

Oui ! Cet OBNL fondé en 2013 gère 26 des 37 cafétérias du district scolaire. Les repas, autrefois livrés par des multinationales, sont cuisinés sur place, à partir d’ingrédients de base et les aliments locaux représentent 45 % des dépenses alimentaires. En plus d’offrir des repas sains et savoureux, le Réseau des cafétérias communautaires collabore à la réalisation d’ateliers culinaires et de divers projets éducatifs. C’est également un succès économique, car il s’autofinance, et, selon une étude réalisée en 2013-2014 par Pierre-Marcel Desjardins, professeur d’économie de l’Université de Moncton, le réseau génère des retombées socioéconomiques évaluées à 2,7 $ pour chaque dollar dépensé.

Ateliers culinaires

Comment avez-vous fait pour obtenir des locaux équipés dans les écoles ?

Mais nous avions déjà des locaux : les cafétérias ! Lorsque j’ai approché le district scolaire il y a 2 ans avec mon projet, j’avais déjà ma petite idée et je savais qu’elle serait convaincante : pas besoin d’infrastructures supplémentaires, puisque les cafétérias des écoles sont un endroit parfait pour offrir des ateliers culinaires.

Dans un district scolaire qui a pour slogan « Ici on change le monde », il y a une grande ouverture à faire l’école autrement. On peut se permettre de rêver et de voir nos rêves se réaliser. Nos supérieurs ne nous mettent pas de bâtons dans les roues, au contraire ! Le district scolaire s’est donné une triple mission : la réussite éducative, le mieux-être global et la construction identitaire des jeunes. Apprenti en action s’insère très bien dans ces priorités. Tout le monde est sur la même longueur d’onde.

Quels sont les thèmes des ateliers Apprenti en action ?

Comme des données recueillies par le district scolaire indiquaient que des jeunes commencent à sauter le déjeuner dès l’âge de 10-11 ans, nous avons conçu un premier module sur ce thème. Ce projet pilote a été un succès instantané !

Nous avons ensuite monté un module sur le thème des collations pour les élèves de 3e et 4année, puis un module repas pour les 7e et 8e années. Pour les enfants de la maternelle à la 2e année, le module est basé sur les collations et l’exploration des aliments à travers les arts. Chaque module comprend 4 ateliers : 2 mettent en valeur les fruits et les 2 autres mettent en valeur les légumes.

Ateliers culinaires

Lise Fournier et Gene Cormier, animateurs

Comment se déroulent les ateliers ?

Sous la supervision de deux animateurs payés par l’OBNL, et en présence de leur enseignant, les élèves s’installent aux tables de la cafétéria et se mettent en action. Nous commençons par 1 atelier de base, parce que bien des jeunes partent de loin. Dans cet atelier, ils apprennent à s’organiser pour bien travailler avec une planche à découper : comment utiliser leur main dominante et leur main stabilisatrice pour couper un aliment de façon sécuritaire, où placer les aliments coupés, etc. Ils commencent par des tranches de pommes qu’ils coupent en bâtonnets, en cubes, etc. Une fois que ces principes de base sont transmis, on peut commencer les ateliers thématiques.

Ateliers culinaires

Nous apportons tous les ingrédients, les outils nécessaires comme les casseroles, les planches à découper et différents couteaux adaptés à chacun des niveaux, ainsi que des tabliers et des plaques à induction pour la cuisson. Lorsqu’un plat doit être cuit au four, ce sont les dames de la cafétéria qui s’en occupent. La collaboration avec elles est excellente, car elles sont contentes de pouvoir participer à la transmission de ce savoir. Nous utilisons aussi occasionnellement leurs réfrigérateurs et leurs congélateurs.

L’utilisation des lave-vaisselle de type commercial est un autre avantage important, car ça nous permet de passer rapidement d’un atelier à l’autre : non seulement on maximise l’utilisation des espaces de cafétéria, mais aussi des équipements. En une journée, nos animateurs peuvent donner jusqu’à 5 ateliers de 45 minutes dans une école.

Ateliers culinaires

Comment avez-vous conçu les recettes ?

Nous avons travaillé avec des diététistes du Réseau de santé Vitalité, un des réseaux de santé publique du Nouveau-Brunswick selon trois critères : des ingrédients sains bien sûr, mais aussi abordables et accessibles à tous. Nous avons aussi accordé de l’importance aux aliments locaux et à la possibilité de substituer certains ingrédients dans les recettes.

Ateliers culinaires

Par exemple, dans le module des potages, les élèves doivent respecter des proportions de bouillon et de légumes, mais, à part les oignons qui sont obligatoires, ils peuvent choisir parmi les différents légumes et bouillons apportés ce jour-là par les animateurs.

Une fois que les jeunes ont compris ce principe de substitution, c’est plus facile pour eux de refaire la recette à la maison, parce qu’ils peuvent l’adapter en fonction de ce qu’il y a dans le garde-manger et de leurs préférences. Tout le monde n’aime pas également les carottes ou les betteraves !

Ateliers culinaires

Comment les enseignants ont-ils accueilli votre initiative ?

Lorsqu’ils ont vu le matériel pédagogique qui leur permet d’arrimer le contenu des ateliers à différentes matières scolaires, ils étaient aux anges ! Notre but est de leur faciliter la tâche, sans nous ingérer dans leur travail. Nous offrons les ateliers et les possibilités d’apprentissage, mais la responsabilité de faire les liens pédagogiques demeure celle de l’enseignant.

Ateliers culinaires

Nous offrons, par exemple, différentes ressources pédagogiques séduisantes en lien direct avec la préparation des aliments : les petits s’approprient du vocabulaire culinaire en programmant un robot-abeille qui se déplace sur différents tapis thématiques : fruits, légumes ou ustensiles de cuisine. Pour les plus grands, nous avons des robots programmables à distance avec une tablette et des sondes qui mesurent le taux d’humidité des fines herbes en pot. Nous avons même des modèles de coupes de légume qui ont été créés par les jeunes à l’aide d’une imprimante en 3 dimensions. Tout ce volet a été développé en étroite collaboration avec mes collègues technopédagogues. Il faut savoir s’« infiltrer » partout et collaborer avec d’autres acteurs de l’éducation et de la communauté !

Crédit photo : La Fleur du Pommier

C’est impressionnant, mais comment votre OBNL se finance-t-il ?

Nous sommes allées chercher toutes les subventions possibles et une belle brochette de partenaires publics, privés et communautaires nous ont confirmé leur participation au projet, comme le ministère du Développement social, celui de l’Éducation postsecondaire, Formation et Travail et la Société d’inclusion économique et sociale.

Nous souhaitons établir des partenariats avec les producteurs, pour qu’ils partagent leur savoir-faire. Le premier participant est La Fleur du Pommier. Pas question de pommes gratuites ici : on veut des partenariats gagnants-gagnants. On les achète au juste prix, en échange d’une collaboration au plan éducatif.

Ateliers culinaires

Nous collaborons également avec des étudiants du Centre de formation médicale du Nouveau-Brunswick, dans le cadre de leur cours de gestion de projet.  Ces futurs médecins seront responsables de la promotion de notre événement signature au cours duquel les jeunes vont préparer, avec l’aide de chefs renommés, un repas de plusieurs services. Ce sera une excellente occasion de valoriser la relève culinaire du District scolaire francophone Sud !

Ateliers culinaires

Vous devez être très populaire dans votre communauté ! Le district scolaire vous a d’ailleurs nommée Super-Héroïne du mois de décembre pour la création d’Apprenti en action.

Ça fait 25 ans que je travaille dans le milieu de l’éducation donc oui, je suis connue. Je fais mon travail avec passion, c’est vrai, et ce qui me passionne le plus, ce sont les jeunes. Dernièrement, une maman m’a dit avec enthousiasme que sa fille, qui venait de faire l’atelier sur le potage avec les nouveaux animateurs, en avait préparé un délicieux à la maison. C’est exactement ça que nous cherchons : que ça se rende jusque dans les foyers. Nous célébrons chaque petit succès. Dans une école où j’ai donné les ateliers l’an passé, une enseignante m’a raconté que des petites filles ont dit vouloir être des « Madames Rachel » et donner des cours de cuisine plus tard. Si on allume des étincelles chez les jeunes, qu’on leur donne des idées pour leur avenir professionnel, l’objectif est atteint !

À l’occasion du gala du 10e forum du Réseau pour une alimentation durable, j’ai vu deux jeunes impliqués dans les Brigades culinaires de la Tablée des chefs qui ont témoigné de la confiance et de l’espoir qu’ils ont puisé dans cette expérience : ça m’a donné des frissons !
Rachel Schofield Martin