Littératie alimentaire

«Make America Garden Again» ou le jardinage comme arme d’éducation massive: entrevue avec Stephen Ritz

Le 27 octobre 2020

Muni d’un simple certificat d’enseignement temporaire, au moment de mettre les pieds dans sa première classe, Stephen Ritz s’est vite imposé comme un pionnier de la pédagogie basée sur la production alimentaire. Par sa passion communicative, il a su insuffler le goût d’apprendre et une fierté retrouvée aux jeunes de son quartier défavorisé. Il nous raconte ici les grandes étapes de son remarquable parcours.

Cette entrevue exclusive fait partie d’un grand dossier spécial sur la littératie alimentaire. Découvrez nos autres entrevues avec des pionniers de l’éducation alimentaire.

Une histoire qui débute donc bien modestement en 1984, mais qui ne cessera de prendre de l’ampleur au fil des décennies. Aujourd’hui, le « curriculum vert » qu’il a créé est utilisé dans 6 000 écoles aux États-Unis, 250 au Canada, et des centaines d’autres en Italie, en Allemagne, au Japon, en Australie et en Amérique du Sud. Des gens du monde entier viennent visiter le National Health Wellness and Learning Center, situé dans le South Bronx, un des districts les plus défavorisés des États-Unis.

Irrésistible, Stephen Ritz possède l’art de captiver le public lors de ses présentations. Il a même été invité à prononcer une conférence TED Talk qui s’est conclue par une ovation debout et qui a été visionnée plus d’un million de fois. Il a en outre rencontré le Pape, les Obama, Oprah Winfrey et bien d’autres célébrités complètement séduites par son travail auprès des jeunes et sa détermination à toute épreuve. Un parcours vraiment remarquable et exemplaire.

Quel a été le déclencheur de votre passion pour la production alimentaire comme outil pédagogique ?

Un aquarium et des tulipes ! Je travaille depuis plus de 30 ans avec des jeunes à risque élevé de décrochage en raison de leurs difficultés d’apprentissage et de leur milieu de vie particulièrement défavorisé. J’ai donc toujours cherché à relier mon enseignement à la vraie vie de toutes sortes de façons et ç’a bien marché, puisque leur assiduité et leurs résultats scolaires se sont améliorés de façon spectaculaire.

Et puis, en 1994, sur un coup de tête, j’ai acheté un aquarium et j’ai vu comment la présence de poissons dans la classe captait l’attention des élèves et comment la responsabilité d’un être vivant les motivait. Des iguanes, une tortue géante et même un python sont venus compléter la ménagerie dans ma classe, mais l’évasion de ce python dans l’école a signé la fin de cette initiative… et puis, en 2004, il y a eu les tulipes derrière le radiateur…

Des tulipes ?

Je ne suis pas un jardinier. La preuve en est que j’ai confondu des bulbes de tulipes avec des oignons quand je les ai reçus à l’école. À mon insu, les bulbes ont poussé et fleuri grâce à la chaleur et à la vapeur générées par le radiateur sous lequel j’avais abandonné la boîte, ne comprenant pas pourquoi on m’avait envoyé des oignons… Ces fleurs, brandies par un élève au milieu d’une situation qui tournait à la bagarre, ont eu un effet fantastique sur des jeunes fréquentant une école secondaire où la violence et la drogue étaient monnaie courante.

La beauté de ces tulipes les a instantanément amenés ailleurs. Et ce n’est pas tout ! Au fond de la boîte contenant les bulbes, il y avait une invitation de l’organisme New Yorkers for Parks : ils avaient besoin de bénévoles pour faire une corvée de nettoyage et planter ces bulbes dans un parc du voisinage, la semaine suivante.

Et les jeunes ont répondu à l’invitation ?

Oui, 11 sur 17 se sont présentés ce samedi matin et se sont fait remarquer. Les autres bénévoles et les passants étaient heureux de voir des ados s’impliquer, en plus d’être impressionnés par leur capacité de travail. Il y a même eu un article dans le journal local, ce qui a ravi les jeunes. Cela a été le début d’une série d’embellissements dans le quartier et à l’école même. De fil en aiguille, mes étudiants ont développé des compétences en aménagement paysager, ont été reconnus pour leur travail et ont obtenu des emplois d’été.

Toutes ces actions, y compris, en 2005, l’installation d’un grand toit vert sur un bâtiment du quartier, ont été des occasions extraordinaires d’apprentissage pour les « Green Teens ». Mesurer au millimètre près, utiliser une équerre, calculer une surface, etc., toutes les matières qui les avaient fait bâiller en classe devenaient essentielles pour collaborer avec l’équipe de pros chargée de ce grand chantier ! Des compétences qui devenaient un passeport pour un emploi. Bref, des résultats visibles, de la fierté, de la reconnaissance et un horizon professionnel : voilà tout ce que ça prenait pour que ces jeunes aient le goût de venir chaque matin à l’école !

Vous faites pousser des légumes, mais aussi des citoyens en devenir…

C’est exactement ça ! Je fais pousser de l’espoir dans un quartier où les perspectives sont très limitées. Je rêve d’un monde où personne n’aura à quitter sa communauté pour chercher ailleurs une meilleure vie, une meilleure école ou un meilleur emploi !

Par exemple, un projet de plantation d’arbres autour de l’école a mené plusieurs de mes étudiants à obtenir leur certification en taille d’arbres. Des entrepreneurs du quartier sont venus les former et les ont ensuite embauchés, trop heureux de recruter de la main-d’œuvre locale déjà qualifiée.

Nous avons également créé de toutes pièces un jardin communautaire sur un terrain qui ressemblait au départ à un dépotoir. En 2007, dans le cadre de ce projet, j’ai obtenu un financement de la ville qui a permis de payer 60 étudiants de différentes écoles du quartier. Des vétérans du Vietnam se sont impliqués bénévolement et nous avons partagé la récolte avec la banque alimentaire Part of the Solution. Quoi de mieux que l’embellissement du milieu et l’implication dans la communauté pour revitaliser un quartier ? Et quoi de mieux que des articles dans les journaux et un reportage à la télévision pour créer de la fierté ?

Vous avez ensuite amené le jardinage en classe…

Oui, la présence de plantes comestibles en croissance dans une classe est une source permanente de beauté et de curiosité pour les élèves. Nous produisons toute l’année et n’avons pas besoin de sortir pour avoir sous la main des occasions infinies d’apprentissage expérientiel.

J’ai commencé en 2009 avec un jardin potager vertical, grâce à un don du fabricant. J’ai fait de l’installation technique de ce mur comestible un projet pédagogique qui a passionné mes étudiants. De plus, en faisant pousser des tomates, des herbes aromatiques et des fraises, les jeunes ont naturellement commencé à s’intéresser aux aliments sains, puis leurs proches aussi, car ils en rapportaient à la maison.

« Je le dis souvent, mais c’est tellement important : il est plus facile d’élever des enfants en bonne santé que de “réparer” des humains mal en point. »

Cette initiative a attiré l’attention. En 2012, j’ai eu l’occasion de la présenter lors d’un Ted Talk à Manhattan. J’ai connu un succès monstre, une ovation debout ! Depuis, plus d’un million de personnes ont visionné cette présentation de 15 minutes sur YouTube. Nous avons ensuite conçu un mur beaucoup plus grand et l’avons installé dans une école de formation professionnelle du quartier pour approvisionner en produits frais le programme de formation culinaire de l’établissement.

Vous n’êtes jamais à court de projet !

Surtout pas ! Grâce à ce projet, nous avons gagné un prix qui nous a valu une invitation à une exposition consacrée à la culture hydroponique. C’est là que j’ai posé les yeux sur une tour d’environ 1,80 m, facile à assembler et fonctionnant à l’aide d’une petite pompe pour alimenter en eau et nutriments les graines qu’on sème dans 20 coupelles. Peu encombrante, peu gourmande en énergie, mobile et abordable, la Tower Garden permettait de contourner tous les obstacles liés à la production dans une classe, même si, au départ, elle n’a pas été conçue à des fins éducatives. Je tenais enfin l’équipement qu’il me fallait !

Tandis que la présentation TED Talk à Manhattan faisait son chemin, quelques jours après l’installation de six Towers Garden dans la classe, Progressive Insurance a tourné une capsule sur nous (campagne Apron Project). Puis Office Depot a emboîté le pas dans le cadre du projet Teachers Change Lives. Les demandes de conférences se sont mises à affluer, entraînant de nombreuses offres de partenariat et de soutien financier. En 2012, Green Bronx Machine est devenu un organisme à but non lucratif. Après des années à prêcher dans le désert, voilà que j’étais dans l’air du temps et qu’on se bousculait pour en savoir plus sur mon travail auprès des jeunes !

J’imagine quand même que les obstacles ont été nombreux avant d’en arriver là ?

Oui ! Entre 2004 et 2012, malgré le soutien de divers alliés, les embûches ont été nombreuses dans le système scolaire. J’avais enseigné à des jeunes à haut risque de décrochage dans plusieurs écoles du Bronx, mais, malgré les effets positifs de mon approche sur leur assiduité, leurs résultats scolaires, leur estime de soi et leur avenir professionnel, je n’arrivais pas à convaincre les autorités scolaires de soutenir mon projet éducatif à long terme.

Mais, par la suite, bien des choses allaient changer. Michelle Obama avait mis la santé et les habitudes alimentaires des jeunes à l’agenda, l’« économie verte » était devenue la norme plutôt que l’exception, l’innovation et l’économie sociales étaient désormais des moteurs de changement reconnus et le système alimentaire était enfin considéré comme un enjeu majeur de santé, d’équité et de durabilité. Or, tous ces aspects font partie intégrante de la mission et de la vision de Green Bronx Machine.

Vous avez ensuite commencé à enseigner à l’école primaire C-55…

Oui, et ce fut un tournant majeur. En 2014, Luis Torres, le directeur de la Community School 55, m’a recruté et j’ai donc commencé à enseigner à des enfants plutôt qu’à des adolescents. Cette école, qui compte plus de 700 élèves, est située dans Claremont Village, un quartier où l’insécurité alimentaire touche 37 % des résidents. Et c’est là que Green Bronx Machine a trouvé son port d’attache.

En 2014, nous avons fait partie des gagnants du Best of Green Schools. Un article du Guardian est devenu viral et, en 2014, quelqu’un m’a mis en nomination pour le Global Teacher Prize : j’étais parmi les 10 finalistes retenus sur des milliers d’enseignants de partout dans le monde !

Dès la première année, les incartades disciplinaires ont diminué de moitié à l’école C-55. En 2015-2016, le taux de réussite de nos élèves aux examens de science de l’État de New York a augmenté de 45 %, et, en 2016-2017, l’école a obtenu la meilleure évaluation qualitative de son histoire de la part du département de l’éducation de la Ville de New York. La Community School 55, un établissement où personne ne voulait enseigner, est devenue une école où les nouveaux postes étaient très convoités !

C’est là qu’est né le National Health, wellness & Learning Center…

Oui. Ce centre d’apprentissage était un projet que je portais depuis plusieurs années. Il a pris forme au 4e étage de l’école C-55, dans une grande bibliothèque désaffectée qui servait de débarras. Je voulais en faire un véritable laboratoire de production commerciale. Grâce, en partie, aux 25 000 $ du Global Teacher Prize et au soutien indéfectible de Luis Torres, mes élèves ont travaillé durant 18 mois pour faire de ce lieu une ferme urbaine à la fine pointe de la technologie. Il y avait foule le jour de l’inauguration et les jeunes ont accueilli tous ces gens avec panache et brio.

« Certains de mes élèves sont trop timides : pour bâtir leur confiance, je leur propose de faire la lecture aux plantes plutôt qu’à toute la classe. »

Chaque jour, en m’arrimant soigneusement au curriculum scolaire, j’ai appris à présenter tous les aspects de la croissance, de l’entretien et de la récolte des plantes de façon à éveiller les enfants à la magie du vivant. J’ai commandé des chrysalides – 1000 ! – pour qu’ils observent les étapes de transformation jusqu’au papillon. Et aussi des vers de terre, sur lesquels un groupe d’élèves a veillé avant de les relâcher dans le jardin extérieur. De plus, la culture hydroponique est un support pédagogique remarquable pour leur faire découvrir et apprécier la technologie.

Comment faites-vous pour abattre autant de travail ?

Je me lève très tôt, je suis complètement passionné, irrémédiablement optimiste et bien entouré ! Nous avons un camp d’été, un jardin dont la récolte est remise à une banque alimentaire et aux patients défavorisés qui reçoivent des traitements au Memorial Sloan Kettering Cancer Center, sans oublier les activités parascolaires, les activités pour la communauté et l’approvisionnement de la cafétéria.

En février 2019, en partenariat avec l’assureur Empire Blue Cross Blue Shield, nous avons inauguré un jardin potager intérieur et une cuisine accessible pour les élèves en fauteuil roulant de l’école spécialisée 721 X. Dix autres classes vont être aménagées l’année prochaine.

Les enfants, les autres enseignants et même les parents se demandent souvent quel sera le prochain projet ! J’en ai des tonnes en banque, même si mon rêve premier s’est réalisé : des enfants vivant dans un quartier défavorisé qui ont accès à des aliments sains et frais et qui apprennent comment les faire pousser, les cuisiner, les partager et les vendre.

« Le cycle de croissance d’un légume ou d’un fruit offre une possibilité infinie d’apprentissages scolaires. Veiller sur une plante forge le caractère, car la patience, la persévérance, la capacité de résoudre des problèmes, la responsabilité et le travail d’équipe font partie intégrante de l’expérience du jardinage. »

Parlant de cuisiner, vous utilisez une cuisine mobile particulièrement bien adaptée au milieu scolaire…

Au cours d’un grand événement culinaire tenu en 2013, j’ai vu Greg Chang, un chef renommé, utiliser ce qui ressemblait à une cuisine mobile pour faire une démonstration culinaire, et j’ai instantanément saisi le potentiel de cet équipement dans une classe.

Un an plus tard, après bien des tests, nous avons reçu en cadeau du fabricant le prototype de la Green Bronx Machine Mobile Kitchen. Cette cuisine est fabriquée par la compagnie canadienne Stephenson Custom Case, et elle est conforme à toutes les normes de sécurité en vigueur dans les écoles américaines et canadiennes.

Non seulement elle coûte beaucoup moins cher (environ 6 500 $ CA) que l’aménagement d’une cuisine dans une école, mais elle peut être déplacée d’une classe à l’autre. Nous avons bouclé le cycle de la graine à la table ! Et la cerise sur le gâteau, c’est que l’ex-chef pâtissier de la Maison-Blanche, Bill Yosses, vient animer des ateliers une fois par mois à l’école !

« En faisant pousser des légumes, nous créons la vie, nous récoltons l’espoir et cultivons les esprits. Des citoyens en bonne santé et bien équipés pour la vie, c’est ma récolte préférée ! »

Parlez-nous du curriculum vert de Green Bronx Machine…

Lorsque Green Bronx Machine s’est installée à la Community School 55 et que j’ai donc cessé de me promener d’une école à l’autre, les conditions étaient réunies pour que je mène à bien un autre projet fou : produire un curriculum complet pour faciliter les projets d’autres enseignants avec la création d’un outil complet utilisable dans toutes les écoles.

Il faut dire qu’à force d’expérimentations, d’essais et d’erreurs, j’avais accumulé une banque de cours « gagnants » auprès des jeunes. En m’appuyant sur cette banque, j’ai travaillé en étroite collaboration avec les autres enseignants de l’école afin d’optimiser le contenu du curriculum. Celui-ci s’arrime avec l’enseignement des sciences et des mathématiques, mais aussi de la lecture, de l’écriture et de l’expression orale.

Ce curriculum, que j’ai monté en trois ans, est actuellement utilisé dans 5 000 écoles aux États-Unis et dans des centaines d’écoles ailleurs dans le monde. Il est vendu sous licence uniquement à des établissements scolaires, des organismes communautaires et des OBNL et donne accès à une plate-forme en ligne, une communauté de pratique et de la formation à distance.

Nous recevons beaucoup de demandes de collaboration : nous sommes présents en Amérique du Sud, en Italie, au Japon, en Australie et même à la Fairgreen International School aux Émirats arabes unis.

Vous avez aussi récemment essaimé au Canada…

Oui. C’est l’organisme Food Share de Toronto qui a pris ça en main, en baptisant ce programme Good Food Machine et en adaptant le contenu du curriculum et des outils connexes à la réalité canadienne. Après seulement trois ans, le pro- gramme est déployé dans 250 écoles et centres communautaires au Nunavut, dans le nord du Québec et du Manitoba, en Colombie-Britannique et au Nouveau-Brunswick ! Le soutien financier de l’entreprise LoyaltyOne va permettre d’implanter le programme dans 1 000 écoles d’ici 2021.

Et qui soutient Green Bronx Machine aux États-Unis ?

Après des années de vaches maigres, le TED Talk de 2012 a été un moment décisif. Ensuite, les articles, les reportages, les documentaires, ainsi que les prix remportés, nous ont donné une visibilité incroyable. Green Bronx Machine est maintenant soutenu par plusieurs fondations et entreprises privées. Le partenariat avec la Fondation du hockeyeur Jonathan Toews et l’équipe des Blackhawks finance actuellement le programme dans 60 écoles de Chicago ! Nous sommes toujours en mouvement !

Avez-vous encore des rêves ?

Tellement ! Je rêve d’un monde composé de communautés saines, aimantes et résilientes. Je rêve d’un monde inclusif et généreux. Je rêve d’un monde sans faim.

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