Pédagogie en plein air

Éducation par la nature pour les tout-petits: un cadre de référence pour soutenir le mouvement

Le 9 février 2021

L’Association québécoise des centres de la petite enfance (AQCPE) vient de publier une véritable bible de l’éducation par la nature ! Survol d’un document qui répond à toutes les questions que vous pourriez vous poser sur l’éducation par la nature en service de garde éducatif (SGÉ).

Une éducatrice qui hulule comme une chouette rayée pour rallier sa troupe, un camp de base dans un parc public, un « p’tit rondin » qui devient une fusée ou un lit, des enfants allongés au sol pour mieux regarder un voilier d’outardes. Bienvenue dans le monde de l’éducation par la nature, qui carbure à la « délicieuse incertitude » !

Ça vous paraît un peu farfelu ? Pourtant, ce nouveau cadre de référence, produit avec le soutien du ministère de la Famille, est en parfaite cohérence avec celui de Gazelle et Potiron, ainsi qu’avec le programme éducatif Accueillir la petite enfance. Fruit d’un travail collaboratif amorcé en 2018, il présente des données scientifiques, des témoignages et fournit une boîte à outils très complète. Un outil d’autodiagnostic et 71 (!) vidéos complètent le tout.

enfants en forêt

Repenser le rapport de l’enfant à son environnement social et naturel

Pour Michelle Lebœuf, coordonnatrice du projet Alex – Éducation par la nature à l’AQCPE et co-auteure de ce document, l’éducation par la nature n’est pas une recette, ni un programme : « C’est une vision, une invitation à repenser le rapport de l’enfant à son écosystème global, qui inclut les gens qu’il côtoie, mais aussi et de manière essentielle, l’environnement dans lequel il vit. Cet environnement n’est pas le même à Gaspé, à Gatineau ou à Montréal. »

Le cadre de référence a été conçu pour que tous les acteurs de SGÉ, intéressés de près ou de loin à l’éducation par la nature, soient outillés pour l’expérimenter ou l’approfondir. « Les gestionnaires y trouveront des pistes pour mobiliser leur équipe, établir un plan d’action et structurer la démarche » indique Michèle Lebœuf, qui, en 35 ans de métier, a touché à tous les aspects du monde des SGÉ.

« Pour les éducatrices, il y a de nombreuses explications, des exemples et matière à réflexion, parce que oui, ça peut être déstabilisant de sortir souvent et longtemps dans le quartier ou au parc, poursuit-elle. Toutefois, les témoignages des éducatrices de la quinzaine de SGÉ qui font partie du groupe incubateur sont éloquents : elles y ont pris goût ! »

Les capsules vidéo montrent en effet que les éducatrices sont particulièrement satisfaites de voir à quel point la démarche favorise le développement global des tout-petits et enrichit la qualité de leurs interactions avec eux.

garderie en forêt

Des bénéfices bien documentés

« Les témoignages des éducatrices confirment les conclusions des études scientifiques », souligne Michèle Lebœuf, en soulignant la contribution de Caroline Bouchard, de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval. Les trois recensions effectuées par son équipe montrent en effet que l’éducation par la nature génère des effets bénéfiques sur tous les aspects fondamentaux du développement des enfants :

  • Physique et moteur : l’enfant repousse davantage ses limites.
  • Social et affectif : il manifeste une meilleure confiance en lui.
  • Langagier : il a un discours narratif plus élaboré.
  • Cognitif : il fait preuve d’une plus grande créativité et acquière de nouvelles connaissances sur le monde.
garderie en forêt

Les 8 principes de l’éducation par la nature

Le cadre de référence de l’AQCPE explique et décrit minutieusement les 8 principes audacieux sur lesquels repose l’éducation par la nature :

  1. Une autre vision du temps : lentement, souvent, régulièrement, longtemps et en tout temps.
  2. Un lieu riche en biodiversité et en matériaux libres et polyvalents: sources d’explorations, d’enracinement et d’apprentissages.
  3. Une pédagogie émergente centrée sur l’exploration et le jeu : reconnaître l’enfant dans ses compétences et sa globalité.
  4. Des interactions éducatives de grande qualité : pour rehausser l’expérience de l’enfant.
  5. Une dynamique partenariale avec les parents : reconnaître, dialoguer, partager le pouvoir, valoriser la diversité et réseauter.
  6. Une collaboration étroite avec la communauté : placer l’enfant au cœur d’un projet communautaire.
  7. Pour une sécurité bien dosée : revaloriser la prise de risque acceptable.
  8. L’éveil de la sensibilité écologique : favoriser une relation féconde avec la nature.

« Cette approche s’appuie sur l’expérience de milieux éducatifs reconnus, notamment en Scandinavie, en Allemagne et en Italie, souligne Michèle Lebœuf. Nous avons bien sûr adapté le cadre de référence à la réalité québécoise, grâce à la riche expérience de notre groupe de SGÉ pionniers, qui a soigneusement documenté sa démarche. »

garderie en nature

La nature ET la communauté

« Le principe de la collaboration étroite avec la communauté est basé sur ce qui est déployé depuis de nombreuses années en Toscane et dans le nord de l’Italie, explique Michèle Lebœuf. Là-bas, l’accueil de la petite enfance est sous la responsabilité des municipalités, car elle est considérée comme l’affaire de tous. »

Dans ce contexte, la collaboration avec le milieu et les parents s’avère fondamentale. « Par exemple, les manufactures et les ateliers des artisans fournissent leurs chutes de production aux SGÉ, raconte Michèle Lebœuf qui, en 2013 est revenue éblouie d’un voyage en Italie et en Allemagne. Ce partage enrichit l’environnement physique des tout-petits, ainsi que leur lien avec leur communauté. »

« Lorsque qu’une de ces municipalités italiennes a travaillé sur le réaménagement de sa « plaza », les tout-petits ont participé de plein droit à la consultation, ajoute-t-elle. Ils ont notamment eu l’occasion d’aller à l’hôtel de ville et afin d’y proposer leurs idées représentées sur une maquette. »

garderie en forêt

Des perles en rafale

Voici quelques extraits qui montrent à quel point le cadre de référence produit par l’AQCPE invite à une réflexion qui sort des sentiers battus :

Le rapport au temps. Les enfants, incluant les trottineurs, réagissent de façon prévisible lorsque leur temps est limité. Ils apprendront rapidement à ne pas entreprendre quoi que ce soit, sachant que l’adulte leur demandera d’arrêter ce qu’ils font pour se mettre à cette autre tâche jugée plus importante que la leur. Cette routine d’« arrête/vas-y » freinera l’engagement, la concentration et la participation des enfants. L’éducation par la nature prône un tout autre rapport au temps, afin que les tout-petits puissent s’engager le plus librement et le plus intensément possible.

La délicieuse incertitude. Le jeune enfant aime relever des défis. Il recherche la délicieuse incertitude qu’il ressent alors. Celle-ci est l’émotion ressentie par l’enfant lorsqu’il entreprend une action qui se situe juste au-delà de ses capacités actuelles et qui représente un défi stimulant et réaliste pour lui, sans susciter un niveau d’anxiété. La zone de délicieuse incertitude.

L’attachement au monde naturel. La responsabilisation précoce du jeune enfant envers la crise écologique globale risque d’éveiller en lui des sentiments d’anxiété, ou même de colère et d’impuissance. L’éducation par la nature mise plutôt sur l’éveil de la sensibilité écologique à travers le développement d’un attachement profond envers le monde naturel.

Les avantages pour les éducatrices et les responsables des services de garde (RSG). Plusieurs éducatrices/RSG, expérimentant l’éducation par la nature au sein du projet Alex, rapportent quant à elles un sentiment d’apaisement (« un grand Ouf! »). Elles se sentent plus disponibles et plus réceptives à ce que vivent les enfants. Elles témoignent également d’une réappropriation de leur mission principale, à savoir de veiller au bien-être de l’enfant et de l’accompagner dans son développement.

L’ouverture à la (et de la) communauté. Afin de raccourcir la distance à parcourir pour se rendre au boisé le plus près du CPE, les éducatrices ont repéré un sentier traversant le terrain privé de citoyens. Une éducatrice leur a présenté le projet en explorant la possibilité de circuler avec les enfants dans ce sentier. L’accueil fut non seulement chaleureux, mais un citoyen a même ajouté à l’attention des enfants des décorations dans les arbres bordant le sentier.

garderie nature

Un élan collectif inspirant

Comme en témoignent les nombreux textes publiés par 100° au fil des années, l’éducation par la nature est une approche très prometteuse. « Beaucoup d’acteurs ont contribué à cette émergence au Québec, insiste Michèle Lebœuf. C’est la persévérance et la patience de ces pionniers qui permettent aujourd’hui d’offrir d’aussi riches avenues aux jeunes enfants et à leurs éducatrices. »

« L’éducation par la nature est une pédagogie de l’imprévu, car elle s’ancre dans les changements constants offerts par le monde qui nous entoure, ajoute-t-elle. Cette posture permet d’accueillir tout ce qui émerge et de voir le potentiel de chaque situation. Le bruit du vent, les chants d’oiseaux, la neige qui transforme le paysage, les saisons, les interstices urbains dans lesquels la nature se faufile, c’est fabuleux et accessible! En tant qu’adultes, nous aspirons à de grands espaces spectaculaires, mais la perspective des enfants est très différente : la ruelle, le mini-parc à deux pas, une procession de fourmis ou la course des nuages sont des sources inépuisables d’émerveillement. »

« Cette vision globale va bien au-delà de la lutte au déficit nature : elle fait de l’écosystème un puissant levier qui favorise à la fois le développement individuel d’un tout-petit et son attachement profond à son milieu, affirme Michèle Lebœuf. Notre souhait, c’est que les enfants qui vont vivre ce contexte dans leurs premières années de vie deviennent des citoyens sensibles à la préservation de l’environnement et bien outillés pour y travailler de façon créative et innovante. J’ai beaucoup d’espoir ! »

Pour télécharger le cadre de référence, l’outil d’autodiagnostic et visionner les capsules vidéo : Le projet Alex.

Note. Toutes les photos ont été fournies par l’AQCPE.

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