Santé et services sociaux

Peut-on encore utiliser le mot obésité ?

Peut-on encore utiliser le mot obésité ?

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Saviez-vous que 37 % des Québécois·es jugent que les personnes grosses* ont un mauvais contrôle d’elles-mêmes ? Et que plus de la moitié des Québécois·es pensent qu’elles ne sont pas en bonne forme physique, sont inactives ou mangent trop et mal ? Et que, plus embêtant, nos messages de santé publique, incluant les miens, malgré toute notre bienveillance, contribuent à exacerber différents préjugés liés au poids et nuisent à la santé physique et mentale de la population ?

Corinne Voyer

Corinne Voyer

DIRECTRICE | COALITION POIDS

* L’expression « personnes grosses » est utilisée pour désigner les personnes considérées comme étant en surpoids. L’adjectif « grosse » est préféré pour sa neutralité dans la description de la corpulence des individus.

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C’est indéniable, on dénote au sein de la population une prévalence de l’embonpoint et de l’obésité. Reconnue depuis longtemps comme un facteur de risque de plusieurs maladies chroniques, l’obésité a triplé au cours des trois dernières décennies au Québec. Agir sur une problématique aussi complexe, tandis que les progrès de la science ne cessent de complexifier les réponses, représente un défi considérable. D’autant plus que, depuis quelques années, parler d’un sujet aussi sensible que l’obésité, notamment dans les médias, suscite de nombreuses controverses.


Vous avez peut-être vous-même été confronté ou témoin des différentes tensions autour du sujet. Pour ma part, cette tension a toujours été palpable depuis mon arrivée au sein de la Coalition Poids en 2009. Mais, au fil des années, avec le développement de la science, l’évolution des normes sociales et des valeurs, le défi est devenu encore plus grand. Plus récemment, avec la pandémie, le phénomène s’est amplifié. Les mesures sanitaires ont chamboulé les habitudes de vie de la population et ont eu des effets importants sur la préoccupation excessive à l’égard du poids. Les données de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) indiquent qu’environ 43 % des adultes québécois rapportaient une augmentation de leur préoccupation à l’égard du poids dans le dernier mois, comparativement à la période précédant la pandémie. Et selon un sondage mené par Léger, en mars dernier, pour le compte de l’Association pour la santé publique du Québec (ASPQ), 60 % de la population québécoise aurait fourni des efforts pour maintenir ou perdre du poids.

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Un sujet délicat

Par ailleurs, d’après certain·e·s intervenant·e·s, la situation sanitaire aurait entraîné une augmentation de ce qu’on pourrait appeler « grossophobie ». D’une part, les personnes obèses sont identifiées comme étant plus susceptibles de développer des complications sérieuses si elles contractent la COVID-19. D’autre part, le chamboulement des habitudes de vie induirait un stress supplémentaire, chez certaines personnes, sur la nécessité de contrôler son poids. Et sans le vouloir, certains messages de santé perpétuent l’idéal de minceur et alimentent le phénomène de grossophobie ou encore le mythe que l’obésité est une problématique qui se résume à une mauvaise alimentation et à un manque d’activité physique.


Sachant que les individus ont un contrôle limité sur leur poids et qu’il est difficile d’en perdre de manière durable, comment aborder l’enjeu sans créer davantage d’effet pervers ? C’est dans ce contexte que l’équipe de la Coalition Poids a décidé, en toute humilité, de se lancer dans l’exercice de revoir ses façons de communiquer sur les questions du poids et de l’obésité.

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Manifeste québécois pour des communications saines sur les problématiques reliées au poids

J’ose dire que nous avons relevé le défi ! Les efforts de concertation ont permis de construire une compréhension collective de la problématique et de favoriser une meilleure synergie entre les acteur·rice·s. Les séances de travail ont donné naissance à l’identification de quatre principes directeurs pour guider les actions de communication sur les problématiques du poids.

  • Le poids est influencé par plusieurs facteurs environnementaux et individuels;
  • Les discours axés sur le poids et la perte de poids peuvent avoir des effets pervers;
  • Des messages positifs axés sur les habitudes de vie favorables au bien-être et à la santé sont à préconiser;
  • Une approche respectueuse, bienveillante et inclusive permet de diffuser des messages populationnels non stigmatisants.

Ces principes sont présentés et détaillés dans un Manifeste et ont pour objectif de guider la construction des messages qu’il est souhaitable de véhiculer dans la population. Ils définissent les idées qui doivent être mises de l’avant et donnent le ton aux stratégies et aux outils de communication qui en découleront. Car, non, le travail ne s’arrête pas là. Le Manifeste offre les assises pour bâtir des messages de santé publique plus inclusifs et moins stigmatisants.

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Encore du pain sur la planche en 2022 !

Cette première étape franchie, nous poursuivons maintenant les travaux avec des organismes, des professionnel·le·s et des citoyen·ne·s de toutes tailles pour développer des messages populationnels inclusifs et positifs autour du poids.
 
En plus de revoir nos propres pratiques et discours, la Coalition Poids prévoit développer des outils pour mieux soutenir ses partenaires en matière de communications saines afin de réduire la cacophonie et les préjugés. Je ne possède pas encore toutes les réponses sur les meilleurs messages à diffuser. Peut-être même que nous changerons le nom de notre Coalition. Toutefois, je demeure convaincue plus que jamais de l’importance d’investir sur des milieux de vie où il est possible, pour toutes et tous, de bien manger et d’être physiquement actif, et ce, peu importe l’impact sur leur poids.
 
Ce virage, mon équipe et moi nous ne le ferons pas seuls. Il aura besoin de se faire collectivement, avec vous toutes et tous !

Évolution d'une problématique complexe

Pour mieux contextualiser notre démarche, je vous ramène en 1997 où, pour la première fois, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) disait voir poindre une « épidémie » mondiale d’obésité. On avait alors reconnu qu’il ne s’agissait pas seulement d’un problème individuel, mais bien d’un enjeu de santé publique qui touchait l’ensemble de la population. L’OMS recommandait alors aux gouvernements d’adopter une approche intégrée et de mettre en place une série de mesures dans l’ensemble des secteurs de la société. Dès lors, le mot « épidémie » était déjà sujet à débat. Si pour plusieurs le terme permettait d’illustrer l’étendue et la gravité du problème, en plus d’évoquer l’urgence d’agir, pour d’autres, cependant, sa connotation péjorative sous-entendait que l’obésité est contagieuse et qu’elle doit être éradiquée.


C’est ainsi qu’au début des années 2000, l’ASPQ a instauré le Groupe de travail provincial sur la problématique du poids dans le but de développer une vision commune des problèmes reliés au poids (2003) et de proposer un plan d’action pour le Québec (2005). Le groupe était constitué de professionnel.le.s, de chercheurs et chercheuses et d’organismes, dont ÉquiLibre, l’INSPQ et le ministère de la Santé. Le but du groupe de travail était d’explorer la problématique dans une perspective large, incluant la préoccupation à l’égard, l’image corporelle, l’obésité, l’alimentation et l’activité physique. Les travaux ont ainsi donné naissance à un premier mouvement social au Québec pour intervenir sur l’ensemble des problématiques du poids.


C’est donc en 2006, placé devant des données d’obésité pour les adultes et les enfants en rapide progression, que le gouvernement libéral du Québec a lancé le premier Plan d’action gouvernemental de promotion des saines habitudes de vie et de prévention des problèmes reliés au poids 2006-2012 - Investir pour l’avenir, mieux connu sous le nom du PAG. Cette même année, la Coalition québécoise sur la problématique du poids voyait le jour, avec pour mandat d’être « le chien de garde de ce plan d’action ». L’idée était de marteler l’urgence d’agir, d’exercer une pression politique et de s’assurer de mobiliser des acteu·rice·s en faveur d’environnements favorables à la santé. S’en est suivi, en 2007, de la création de la société de gestion du Fonds pour la promotion des saines habitudes de vie et de Québec en Forme.
 
Depuis, plusieurs initiatives et travaux ont été mis en branle pour surveiller les taux d’obésité dans la population, ainsi que pour documenter les causes et identifier des pistes d’action. Dans cette foulée, de grandes avancées ont été réalisées au Québec. En 2015, et pour la première fois, l’INSPQ chiffrait à 3 milliards de dollars par année les coûts associés à l’obésité. Pour certains groupes, comme la Coalition Poids, ces données représentaient enfin une manière concrète de convaincre les élu·e·s de l’importance d’investir en prévention et dans la création d’environnement favorable à la santé.


En revanche, certaines personnes ont soulevé l’effet stigmatisant de ces données sur les personnes grosses devenues « responsables » de représenter un fardeau social et économique. Ses voix se sont alors élevées pour dénoncer cette grossophobie sociale générée par l’approche biomédicale. On a notamment craint d’alimenter la préoccupation à l’égard du poids et le désir d’entreprendre des démarches d’amaigrissement, qui ne sont pas nécessairement saines ni efficaces de manière durable.


Plus récemment, à l’automne 2020, de nouvelles Lignes directrices canadiennes de pratique clinique pour l’obésité chez l’adulte ont été publiées par Obésité Canada et l’Association canadienne des médecins et des chirurgiens bariatriques. On y reconnaît, entre autres, que l’obésité est une maladie chronique. On assiste, depuis, à des tiraillements au sein de différents corps professionnels de la santé. Certain·e·s réclament la reconnaissance de l’obésité à titre de maladie pour faciliter l’accès au traitement et ainsi la déstigmatiser, alors que d’autres s’y opposent, prétextant plutôt qu’il s’agit là d’un simple facteur de risque, alors que d’autres évoquent même le fait qu’il s’agit d’une caractéristique physique comme avoir les cheveux bruns. Bref, pour plusieurs, reconnaître l’obésité comme une maladie participe à la grossophobie, contribue à la stigmatisation des personnes grosses ainsi à risque de préjudices, notamment en matière d’emploi ou d’assurabilité.


Ajoutons à cela la possibilité d’être mince, mais à risque de maladies chroniques ou alors d’être obèse, mais en santé… Autrement dit, les interprétations différentes, voire opposées, des problématiques reliées au poids soulèvent de nombreuses controverses qui sont devenues autant d’enjeux sociaux complexes nuisant à l’action concertée. Pas étonnant que la population ne s’y retrouve plus dans une telle diversité de messages qui s’entrechoquent et entretiennent des préjugés.

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Genèse du manifeste

Face à la polarisation du débat, plusieurs ont choisi de ne plus aborder le sujet ou même de ne plus soutenir des mesures de prévention visant à prévenir l’obésité dans la population. Mais puisque la Coalition Poids est une voix qui rassemble plus de 700 partenaires, le besoin de redéfinir certains aspects de la problématique et du discours devenait d'autant plus criant. L’an dernier, avec l’ASPQ et ÉquiLibre, nous avons lancé l’idée de repenser la manière d’aborder l’obésité dans nos communications. Nous avons donc osé faire une pause afin de dénouer le tout, quitte à nous remettre en question.


C’est ainsi que, en mars et avril 2021, nous avons réalisé des sondages auprès de nos partenaires, des professionnel·le·s de la santé et du grand public pour mieux comprendre la situation. Nous avons refait le tour de la littérature et documenté la grossophobie dans les médias. Nous avons remis sur pied un Groupe de travail sur les problématiques du poids composé d’intervenant·e·s, qui ont évidemment des connaissances approfondies ou une expertise clé en matière d’obésité et de problématiques du poids, et qui diffusent des messages au grand public. Nous nous sommes assurés de rallier différents domaines d’expertises, donc pas seulement des personnes issues de la santé, mais également des sciences sociales. Nous avons également impliqué des personnes grosses, dans le processus, qui militent pour faire avancer la norme sociale en dénonçant la grossophobie. L’objectif était d’identifier nos zones de convergence. Accompagné par les spécialistes de L’ILOT, l’exercice fut édifiant et enrichissant.
 
Les discussions se sont conclues durant l’été et aujourd’hui je suis très fière, ainsi que toute mon équipe, de partager le fruit de ce travail collectif visant à créer un environnement où les communications autour des problématiques reliées au poids sont cohérentes, inclusives, efficaces et exemptes d’éléments stigmatisants.
 
Oui, il y aura toujours des nuances, des positions ou des messages de santé qui ne seront pas nécessairement consensuels. Mais nous avons la responsabilité comme entité collective, de tenir un discours rassembleur et cohérent, en phase avec les valeurs d’aujourd’hui, la science et les normes sociales. Et surtout nous avons tous la responsabilité d’intervenir sans nuire !


Si nos travaux de réflexion vous intéressent, n’hésitez pas à communiquer avec nous info@cqpp.qc.ca 
Pour en savoir plus sur les travaux issus du Groupe de travail sur les problématiques reliées au poids, consultez :