Changer les règles

Jeu libre et actif des tout-petits: comment consolider le travail accompli en services de garde éducatifs?

Le 5 mars 2018

Le Québec a fait bien des progrès en matière de saines habitudes de vie chez les tout-petits, notamment avec la mise en œuvre du cadre de référence Gazelle et Potiron. Il reste toutefois encore du travail à faire pour faire entrer le jeu libre et actif dans l’ADN de tous les services de garde éducatifs. 100° en a discuté avec une conseillère en pédagogie et une éducatrice.

Afin de renforcer les acquis en matière de jeu libre et actif, l’Association québécoise des centres de la petite enfance (AQCPE) a tout récemment publié un guide d’accompagnement qui vise à encourager la mise en place de mesures structurantes. « Le jeu libre et actif touche toutes les sphères du développement de l’enfant, explique Justine Pronovost, conseillère en pédagogie à l’AQCPE et corédactrice de ce guide. À ce titre, il devrait faire partie intégrante de la plateforme pédagogique de tous les services de garde éducatifs (SGÉ), mais ce n’est pas toujours le cas. Le guide est conçu pour favoriser une transition structurante. »

Les faits

Plusieurs études indiquent clairement qu’on surestime beaucoup le temps actif des tout-petits au SGÉ. « On peut avoir l’impression que les enfants bougent beaucoup, tout le temps et même parfois trop, mais les observations objectives démontrent que le temps consacré à des activités d’intensité moyenne et élevée est nettement insuffisant, souligne Justine Pronovost. Et comme les petits passent plus de la moitié de leur temps d’éveil au SGÉ, le rôle des éducatrices est déterminant à ce chapitre. »

 ACTIVITÉ PHYSIQUE DES TOUT-PETITS

Le portrait de la santé des jeunes enfants publié en 2017 par l’Observatoire des tout-petits rapporte lui aussi des données préoccupantes :  selon des données collectées entre 2012 et 2015, les tout-petits de 36 à 60 mois consacraient en moyenne beaucoup plus de temps à des activités sédentaires qu’à de l’activité physique et, en 2015, le tiers d’entre eux étaient à risque de surpoids, en surpoids ou obèses.

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Une démarche d’équipe pour des mesures structurantes

« Pour améliorer ou adopter des mesures qui vont modifier de façon durable les pratiques et l’environnement dans les SGÉ, une démarche d’équipe est essentielle, souligne Justine Pronovost. L’objectif de permettre le jeu actif et d’encourager les enfants à bouger davantage ne peut pas être la responsabilité d’une seule personne. C’est beaucoup plus facile de le faire quand on a un cadre, quand on est soutenu par nos collègues, l’équipe de gestion et le conseil d’administration. »

Se poser les bonnes questions en réunion d’équipe

Pour Justine Pronovost, la meilleure façon de commencer une telle démarche est d’en parler en équipe pour s’interroger en profondeur sur le jeu libre et actif à l’intérieur et à l’extérieur. Nos pratiques favorisent-elles ce type de jeu? L’environnement physique du SGÉ permet-il aux enfants de bouger librement? Nos perceptions sont-elles basées sur des observations ou des à priori? « Voilà les questions à se poser pour ensuite établir une vision commune, qui, idéalement, devrait se transformer en document écrit », explique-elle.

Suivre une formation et la mettre en pratique

Si la réflexion indique que des changements s’imposent, une formation est la meilleure façon de soutenir le personnel éducateur. « Idéalement, tout le personnel devrait suivre la formation en même temps, précise Justine Pronovost.  Le gros défi est ensuite d’appliquer le tout dans le quotidien du SGÉ. Assurer un suivi après la formation est une condition de succès pour modifier concrètement les pratiques. »

Éducatrice au CPE André-Laurendeau, Lucie Piché confirme l’efficacité de cette recommandation.  « C’est exactement ce que nous avons fait l’automne dernier en suivant une formation d’une journée, et les résultats sont tangibles », soutient-elle.

L’équipe de ce CPE montréalais est en effet passée à l’action en mettant en place les mesures suivantes après la formation :

  • Installation de deux murs d’escalade à l’intérieur du CPE
  • Achat de nouveaux ballons, de jeux d’équilibre
  • Transformation d’une salle pour en faire un espace où les enfants peuvent bouger librement
  • Installation d’un éclairage puissant dans la cour pour permettre aux plus grands de jouer dehors en fin de journée en hiver

« Voilà un bon exemple de mesures structurantes, souligne Justine Pronovost. Ce CPE a non seulement offert la formation, mais a aussi assuré un suivi en allouant un budget pour améliorer l’environnement physique. »

La pluie, le froid et le jeu à l’extérieur

Parmi les freins au jeu à l’extérieur, les conditions météorologiques sont souvent mentionnées par le personnel des SGÉ. « La pluie ne fait de mal à personne et ne devrait pas être un obstacle au jeu extérieur, soutient Justine Pronovost. Les CPE pourraient avoir des vêtements de pluie, pantalons, imperméables et bottes pour tous les enfants. »

Au CPE André-Laurendeau, ce sont les parents qui fournissent les vêtements et les bottes de pluie. « Et nous avons des parapluies que les plus grands utilisent pour aller marcher quand il pleut », indique Lucie Piché.

Justine Pronovost souligne également que plusieurs SGÉ du Québec trouvent des façons de passer beaucoup de temps dehors, même en hiver. « Bien sûr que sortir en hiver est moins évident qu’en été, mais lorsqu’on sait à quel point le développement global de l’enfant passe par le jeu à l’extérieur, il est possible de trouver des solutions », dit-elle.

La prise de risques : essentielle au développement de l’enfant

La crainte d’un accident et l’attitude des parents au sujet de la prise de risques font partie des freins au jeu libre et actif au SGÉ. Là encore, les perceptions ne sont pas justes, selon une récente étude menée au Québec auprès de 2142 parents.

« Près de 90 % des parents pensent que les avantages que procure à leur enfant le jeu actif l’emportent sur les risques de blessures mineures, précise Justine Pronovost. Une des façons de mieux évaluer le risque réel d’accident est de consulter les rapports. Les accidents graves sont très rares et les accidents mineurs ne devraient pas être un frein à la prise de risques. »

« Le jeu libre et risqué fait partie des activités d’intensité moyenne et élevée qui sont essentielles au développement moteur des tout-petits. »

Ne pas généraliser et se questionner sur les interdictions en vigueur

La conseillère en pédagogie indique qu’une généralisation à partir d’une ou deux expériences avec des parents surprotecteurs ne rend pas service à l’ensemble des enfants. « Comme le montre l’étude, il est fort probable que la plupart des parents aient en fait une bonne tolérance au risque d’accident mineur. »

Dans la cour des CPE, remonter la glissade, ou courir autour du module est souvent interdit, tout comme laisser les grands utiliser le module quand les petits sont dans la cour, de peur qu’ils les imitent. « Se questionner sur les règles qui restreignent le jeu actif fait partie de la démarche de changement, explique Justine Pronovost. Est-il nécessaire de garder telle ou telle règle et si oui, que peut-on offrir d’autre ? »

Réduire le temps passé assis

Justine Pronovost recommande de réviser les pratiques qui obligent les enfants à rester assis au cours de certaines activités, par exemple lorsque l’éducatrice raconte une histoire ou que l’enfant fait un casse-tête.

« Je laissais déjà les enfants faire certaines activités debout, mais depuis que j’ai suivi la formation, je déplace plus souvent les chaises et les tables dans un coin du local pour laisser plus d’espace aux enfants », indique Lucie Piché.

Changer la norme sociale

Selon Justine Pronovost, les SGÉ ont un pouvoir d’influence indéniable au chapitre des saines habitudes de vie des tout-petits et ne devraient pas hésiter à l’exercer également auprès des parents et des municipalités. « S’impliquer dans la réflexion concernant la réfection d’un parc municipal, afin qu’il soit adéquat pour les tout-petits, ça se fait, explique Justine Pronovost. Et les coffres à jouer dans les parcs sont également des initiatives dont profitent les SGÉ. »

« Tout est important lorsqu’on veut contribuer à changer une norme sociale, conclut Justine Pronovost. Oui, les SGÉ peuvent modifier leurs pratiques et leur environnement physique, mais ils peuvent aussi intervenir de façon plus large, parce que le développement optimal des enfants, c’est l’affaire de tous, y compris des municipalités, des écoles et du réseau de la santé ! »

Un milieu éducatif favorable au jeu libre et actif, pour le développement global des enfants – Guide d’élaboration ou de révision de mesures structurantes. Association québécoise des centres de la petite enfance, février 2018.

Guylaine Chabot et coll. Les préoccupations parentales concernant le jeu actif des enfants de 3 à 12 ans à l’extérieur – Rapport. Université du Québec en Outaouais et Kino Québec, juillet 2017.