Entrevue

Alimentation des enfants: il faut miser sur la démocratie et la détente à table, selon Stéphanie Côté 

Le 17 septembre 2018

100° a rencontré Stéphanie Côté, nutritionniste et auteure d’un tout récent guide sur l’alimentation des enfants de 2 à 12 ans*. Maman de deux enfants, la blogueuse et communicatrice hors pair nous a parlé avec passion des principes de base qui favorisent une saine relation avec les aliments et stimulent l’envie de les découvrir.

100°. Dès qu’on parle d’alimentation des enfants, la conversation devient grave, car les parents se font bien du souci !

Stéphanie Côté. En effet ! Voilà pourquoi j’essaie de désamorcer cette inquiétude dans mon livre. Bien sûr, c’est décourageant de voir que Mathilde n’a mangé que trois miettes de pain au souper. Mais elle n’en mourra pas cette nuit ! Tous les parents veulent bien faire, mais les exigences qu’ils s’imposent risquent d’avoir l’effet inverse de celui escompté. S’ils prennent du recul et considèrent l’ensemble que leur enfant mange sur une période de deux à trois semaines, la pression va être moins forte.

Votre livre fait partie d’une collection intitulée « Savoir quoi manger », mais, dans les faits, il parle aussi beaucoup du « comment manger », cest-à-dire des comportements alimentaires.

C’est le cœur de cet enjeu. Comme blogueuse et conférencière, j’ai répondu à des centaines de questions sur l’alimentation des enfants. Les parents, les responsables de l’alimentation en milieu de garde et les éducatrices s’inquiètent des mêmes choses : l’enfant mange-t-il trop ou pas assez et mange-t-il assez varié ? Or, dans les faits, à moins de forcer l’enfant, ce qu’il ne faut JAMAIS faire, l’adulte n’a aucune emprise sur ces deux points.

manger en famille

Aucune emprise, vraiment?

Vraiment ! L’adulte décide de ce qu’il y a dans l’assiette et l’enfant décide de ce qu’il met dans sa bouche! C’est lui qui sait ce qu’il aime et surtout s’il a assez mangé ou pas. En revanche, les adultes ont un rôle majeur à jouer pour que l’enfant reconnaisse les signes de la satiété et découvre les aliments dans une atmosphère détendue, axée sur le plaisir. Ce n’est pas toujours facile de remettre en question nos réflexes, mais laisser le pouvoir à son enfant, tout comme on le conseille maintenant pour le jeu, fait partie d’une stratégie gagnante à long terme.

alimentation des enfants

Quels sont les principes de cette stratégie ?

C’est ce qu’on appelle le style éducatif démocratique, qui offre une structure à l’enfant, tout en tenant compte de ses besoins. Ce modèle de partage des responsabilités, conçu par la nutritionniste et psychothérapeute américaine Ellyn Satter, se traduit ainsi :

  • Le parent décide du menu, un seul pour toute la famille. Il inclut des aliments nourrissants que l’enfant aime, et, régulièrement, de nouveaux aliments.
  • Le parent décide du où (à table), du quand (horaires réguliers) et du comment. Manger en famille le plus souvent possible ou s’assoir avec les enfants lorsqu’on ne mange pas au même moment qu’eux est essentiel, ainsi qu’une ambiance agréable, nourrie par des échanges positifs.
  • Le meilleur moyen de manger de façon détendue, pour toute la famille, et de ne pas forcer l’enfant à manger, ni même à goûter. C’est là que la démocratie s’exerce : c’est l’enfant qui décide de la quantité qu’il mange et de ce qu’il mange.
alimentation des enfants

Même si l’enfant ne veut manger que du dessert ?

Oui, tout à fait, mais là, un principe d’équité très important doit être expliqué aux enfants : on attend la fin du repas pour manger le dessert, et, peu importe la quantité d’aliments mangée avant, chacun reçoit une seule portion de dessert. Ainsi, s’il dit qu’il a encore faim après son dessert, il va savoir que la prochaine fois, il va falloir qu’il mange les aliments du reste du repas pour être rassasié.

«  Les enfants aiment le goût sucré, mais leur offrir souvent des aliments très sucrés leur fait de moins en moins apprécier les saveurs plus douces, qu’ils aiment pourtant naturellement. »

alimentation des enfants

Comment peut-on ouvrir les horizons alimentaires d’un enfant sans le forcer ?

Deux informations peuvent aider les parents et les éducatrices à mieux accompagner les enfants. D’une part, les petits ont plus de bourgeons gustatifs que les adultes, ce qui les rend particulièrement sensibles au gôut des aliments et explique en partie pourquoi ils n’aiment pas tout du premier coup. D’autre part, les enfants ont besoin d’apprendre à connaître les aliments pour les aimer, ce qui se fait parfois au fil de plusieurs repas.

manger en famille

Que faire si l’enfant boude un aliment pour la 18e fois ?

C’est un classique et c’est à ce moment précis qu’il ne faut pas se décourager ! La découverte des aliments passe par tous les sens et demande du temps. Je sais que ce n’est pas toujours facile à mettre en pratique, mais présenter encore et encore aux enfants, sans les forcer à goûter, de petites quantités d’aliments qui ne les intéressent pas ou les rebutent est une stratégie gagnante à moyen et long terme. En arrêtant, on bloque le processus d’apprivoisement, parce que le moment du déclic n’est pas fixé dans le temps. En revanche, on peut les encourager à goûter et les féliciter quand ils le font, même s’ils ne mangent pas toute la bouchée.

Bien des parents camouflent certains aliments dans des recettes pour que les enfants les mangent à leur insu. Est-ce une bonne idée ?

Non, parce que cacher le contenu réel d’un plat à un enfant peut entraîner de la méfiance par la suite. Leur dire qu’ils mangent une soupe aux carottes alors qu’il s’agit d’une soupe à la courge, parce qu’on craint qu’ils n’aiment pas ça, n’est pas une bonne stratégie. Pour leur faire aimer la courge, mieux vaut la choisir avec eux à l’épicerie et leur proposer de la cuisiner avec nous et se montrer fier de du plat cuisiné ensemble.

« Le développement du goût d’un enfant se fait par des contacts répétés et positifs avec les aliments. Il est tout à fait normal qu’il n’aime pas tout, tout de de suite. »

Et même si on passe la sauce à spaghetti au mélangeur parce que Vincent n’aime pas les oignons et que Nathalie lève le nez sur les champignons, la transparence est importante. On peut quand même admettre que ces ingrédients sont dans la recette parce qu’ils donnent beaucoup de goût et que la rendre la sauce plus lisse est un compromis respectueux pour toute la famille.

alimentation des enfants

Il y a un enjeu psychologique important et délicat dans la façon d’accompagner les enfants dans leurs habitudes alimentaires

C’est très juste et c’est ce qui fait que nos attitudes et nos paroles, pour bien intentionnées qu’elles soient, peuvent avoir des effets négatifs insidieux. Par exemple, à la maison ou à la garderie, féliciter un enfant parce qu’il a fini son assiette envoie un message indirect qui peut par la suite, l’inciter à la finir même s’il n’a plus faim.

« Il n’y a AUCUNE bonne raison de forcer un enfant à manger. Ce n’est jamais constructif ! »

Autre exemple : si on accorde beaucoup d’attention à un enfant qui ne mange pas son repas ou sa collation, ça peut devenir pour lui une façon pour lui de continuer à avoir de l’attention. Il est préférable de lui accorder de l’attention autrement, sans insister sur ce qu’il mange ou ne mange pas quand il a son repas devant lui. Ainsi, on constate parfois qu’un enfant mange sans problème au CPE ou à la garderie, car il sait qu’à cet endroit, sa stratégie ne fonctionne pas !

alimentation des enfants

Justement, dans votre livre, vous mentionnez l’importance de communiquer avec le milieu de garde de l’enfant

Ça fait effectivement partie des stratégies gagnantes : on demande à l’éducatrice comment s’est passée la journée et le repas en fait partie. Ça permet de s’assurer d’une certaine cohérence, un point très important pour l’enfant.

Par exemple, dans les CPE particulièrement, l’importance de respecter l’appétit de l’enfant a fait son chemin, mais il faut parfois faire preuve de fermeté au service de garde de l’école. C’est ce que j’ai fait avec une surveillante de dîner lorsque ma fille est entrée à la prématernelle, car elle forçait les enfants à finir leur lunch. Comme je l’ai écrit dans un blogue, j’ai dû mettre mon chapeau de nutritionniste reconnue pour lui expliquer, avec beaucoup de diplomatie, que ce n’était pas une bonne pratique, au contraire. Elle a accepté de ne pas forcer ma fille à finir son repas, mais il n’était pas question que je lui dise quoi faire avec les autres enfants…

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Votre livre contient beaucoup de conseils pratiques et des recettes pour aider les parents. Que doit-on en retenir avant tout ?

Que la perfection n’existe pas et que, de temps en temps, un soir de fatigue, manger du gruau avec des bleuets décongelés en rigolant autour de la table en famille, c’est une bien bonne idée ! Je prends parfois ce genre de raccourci avec mes enfants, parce que je suis un parent comme tous les autres : je fais mon possible !

Site internet de Stéphanie Côté

* Enfants – 21 jours de menus – Collection Savoir quoi manger – Éditions Modus Vivendi, est le 5e livre de Stéphanie Côté.

Stéphanie Côté collabore occasionnellement au webzine 100°. Pour lire ses articles, c’est par ici !

*** Cet article a été publié dans le cadre d’un partenariat avec le groupe de travail « Saine alimentation pendant l’enfance » de la Table québécoise sur la saine alimentation.