Aménagement et urbanisme

Des rues partagées exemplaires au centre-ville de Trois-Rivières

Le 11 août 2020

Pour revitaliser son centre-ville, tout en favorisant le respect des consignes de distanciation physique, Trois-Rivières a misé cet été sur un nouveau plan d’aménagement et de piétonnisation. Un plan qui prévoyait notamment des rues partagées dont l’exemplarité a attiré l’attention de certains de ses plus fidèles défenseurs…

« Depuis le début de la COVID-19, explique Sandrine Cabana-Degani, coordonnatrice chez Piétons Québec, nous recensons toutes les initiatives mises de l’avant par les municipalités pour réallouer des espaces publics aux piétons. Et, à nos yeux, le cas de Trois-Rivières mérite d’être souligné. D’abord parce que les rues partagées demeurent plutôt rares et ensuite parce que les Trifluviens font la démonstration qu’une ville de taille moyenne peut le faire avec succès. »

Pierre-Yves Chopin, chargé de projets, chez Vivre en Ville, se montre tout aussi enthousiaste. « Comme ce sont des aménagements nouveaux, que l’on juge très prometteurs, nous surveillons de près ce genre de projets parce que c’est important qu’ils soient bien faits. On espère que les premiers exemples seront inspirants pour les autres villes. Et justement, à mes yeux, en dehors de Montréal, Trois-Rivières est la ville qui a le mieux réussi à implanter des rues partagées temporaires. »

Esprit de partage

Le concept de rue partagée demeure largement méconnu au Québec. Il n’est d’ailleurs intégré au Code de la sécurité routière que depuis 2018, tandis que son guide d’application, publié par le ministère des Transports du Québec, est disponible seulement depuis 2019. Or, ce qui distingue tout particulièrement la rue partagée, selon le Code, c’est que le piéton a le droit de l’arpenter où et quand il le veut, une pratique strictement interdite sur toute autre voie de circulation.

Donc, en vertu de cette dérogation, dans une rue partagée le piéton a en tout temps priorité sur les voitures. De sorte qu’il peut traverser la chaussée où bon lui semble sans courir le risque, en principe, de se faire klaxonner. Les automobilistes, de leur côté, doivent faire preuve de prudence comme de bienveillance et ne peuvent dépasser la vitesse de 20 km/h, quand ils ne sont pas tenus de l’ajuster à celle de la marche.

« C’est un type d’intervention facile à mettre en place et surtout moins restrictif qu’une rue piétonne, souligne Sandrine Cabana-Degani. Mais il faut que ce soit bien fait. On ne peut pas s’en tenir à la seule signalisation. On doit minimalement aménager la rue à l’aide de dos d’ânes, de saillies temporaires et de bacs à fleurs qui font la démonstration, aux piétons et aux automobilistes, que ce n’est plus une simple voie de circulation, mais bel et bien un espace partagé. »

Les clés de la réussite

Plusieurs facteurs ont concouru au succès des rues partagées trifluviennes. D’abord, le centre-ville de Trois-Rivières est fortement résidentiel, avec peu de commerces, outre les nombreux restaurants, cafés et bars qui ont pignon sur rue. Ce caractère « intimiste » fait en sorte, comme l’explique Marc-André Godin, chef de service – planification et programme à la Direction Aménagement et développement urbain, que les automobilistes ne s’y sentent pas les rois. Ce qui représente un bel avantage sur le plan des comportements.

« D’autre part, enchaîne Marc-André Godin, les Trifluviens ont l’habitude des grands événements durant lesquels certaines rues du centre-ville sont piétonnisées pendant quelques jours, surtout les fins de semaine. Et nous, à la ville, nous avons déjà des plans de gestion de la circulation et du stationnement prévus pour ces occasions. On sait comment organiser les destinations des véhicules et programmer les parcours de marche. Par exemple, pour la piétonnisation de la rue des Forges, qui est au cœur du projet, et d’ailleurs la seule du genre, il a suffi de bonifier le matériel déjà à notre disposition. Pour le reste, on a la connaissance du terrain pour réorienter les automobilistes et les piétons. »

Mais le facteur décisif, aux yeux de Marc-André Godin, c’est d’être à l’écoute, d’être en phase avec le milieu, d’adopter une approche collaborative. « Ce projet, ce n’est pas une intervention unilatérale de la Ville et du Département de l’urbanisme, mais c’est le fruit d’un véritable partenariat, avec, entre autres, la Société de développement commercial de Trois-Rivières, Culture Trois-Rivières, les travaux publics, Innovation et Développement économique Trois-Rivières. Voilà ce qui nous a permis de définir un plan de match qui tienne compte des besoins de tous, aussi bien des piétons que des commerçants et même des automobilistes qui n’ont perdu que quelques cases de stationnement. »

Selon Claude Ferron, conseiller municipal – district des Rivières, de nombreux éléments déjà en place peuvent expliquer cette volonté commune. « En 2019, nous avons adopté la Vision Zéro pour protéger les usagers les plus vulnérables de la route; ce que l’on appelle désormais notre approche systémique. La sensibilité était donc là, chez la plupart des élus. Et nous avions aussi dans nos cartons un projet de vélorue, qui pouvait aisément s’arrimer au projet. La pandémie nous a fourni le prétexte pour aller de l’avant avec des initiatives qui, de toute manière, sont transitoires. Alors, aussi bien oser ! Et si ça ne fonctionne pas, il suffira de faire marche arrière. »

Changement de comportement

« La rue partagée a plusieurs vertus, dont celle de décourager le trafic de transit. » – Marc-André Godin

« La force de la rue partagée, fait remarquer Claude Ferron, c’est qu’elle ne brime pas vraiment l’automobiliste puisqu’il a le droit d’y circuler. Tout le monde a sa place sur une rue partagée. Même principe avec la vélorue. Dans les deux cas, ce sont des aménagements peu coûteux qui, je le répète, laissent le choix au conducteur de s’y aventurer ou non. Bien sûr, l’automobiliste de transit qui l’empruntait pour faire un raccourci et sauver une lumière n’y trouvera plus son compte. Mais de toute façon, ce conducteur-là, il n’était pas à sa place. Tandis que l’automobiliste du quartier, lui, qui est à sa place, peut continuer à l’utiliser. »

Cela dit, si l’acceptabilité sociale est au rendez-vous, dans la mesure où le projet n’a pas vraiment suscité de controverse, les piétons ne semblent toujours pas enclins à pleinement profiter de leurs privilèges. « Les gens ne savent pas vraiment qu’ils ont le droit de marcher dans la rue, reconnaît Claude Ferron. S’ils étaient plus nombreux à le faire, ça créerait un effet d’entraînement qui inciterait les automobilistes à circuler plus lentement, ce qui, en retour, encouragerait plus de piétons à marcher dans la rue. »

Pour sa part, Marc-André Godin pense plutôt que le changement de comportement recherché doit d’abord provenir des automobilistes. « Tant que les conducteurs n’auront pas saisi le message, qu’ils n’auront pas adapté leur conduite, le piéton ne va pas se risquer sur la chaussée. C’est l’automobiliste qui doit d’abord manifester au piéton qu’il a saisi le message. Parce que le partage, ça se joue à deux. Et à trois même, si on inclut le cycliste. C’est du moins ma perception. »

Voilà qui ressemble au fameux dilemme de la poule ou de l’œuf. À cet égard, Pierre-Yves Chopin admet que, surtout dans les premières années, le défi sera de faire connaître les rues partagées. « Tant qu’elles ne se seront pas multipliées, un peu partout au Québec, il va être difficile de les intégrer dans nos comportements, dans nos mœurs. Pourtant, une fois que l’on a bien assimilé le principe, il devient tellement plus facile pour les automobilistes et les piétons de cohabiter de façon harmonieuse. »

Crédit photo : Ville de Trois-Rivières

Valeur ajoutée

Cette année, le cœur de Trois-Rivières ne va pas battre au rythme des grands événements rassembleurs dont elle a l’habitude. Alors, tant qu’à ramener les gens au centre-ville, il fallait bien leur offrir quelques activités ludiques, distinctes des terrasses de bars et de restaurant. Culture Trois-Rivière propose donc aux piétons trois parcours de marche balisés pour découvrir autrement le centre-ville en vertu de trois thématiques : Architecture et patrimoine, L’Urbain, Le panoramique.

« Les parcours sont marqués par des pastilles posées au sol qui ne contiennent pas beaucoup d’informations, reconnaît Marc-André Godin. Nous avons fait de notre mieux, avec les moyens du bord et le peu de temps que nous avions à notre disposition. Mais l’an prochain, on voudrait que les circuits soient en réalité augmentés ! »

L’an prochain ?

« La COVID-19 va laisser un héritage durable, assure Marc-André Godin. Entre autres, dans nos manières de faire, puisque que savons désormais qu’il est possible d’agir rapidement et de trouver des solutions pratiques qui font consensus. Ça va changer le patron habituel de la réflexion, souvent minée par le doute, l’incertitude, la crainte. Parce que là, on a foncé dans l’aventure. La piétonnisation de la rue des Forges, c’était un geste fort et risqué, politiquement. Mais c’est là pour rester, d’après moi. Maintenant qu’on l’a vécu, on ne voudra plus revenir en arrière. »

Sauf indication contraire, crédits photo : Claude Ferron