Participation citoyenne

L’inclusion, l’égalité et le leadership collectif au cœur des villes participatives selon Tessy Britton

Le 19 novembre 2018

De passage à Montréal, Tessy Britton, directrice générale de la Participatory City Foundation, est venue prononcer une conférence fort courue au cours de laquelle elle a, entre autres, dressé un bilan de la première année d’activité du projet phare : Every One Every Day.

“Participation is the key to our shared future. It gives us all a sense that the future is ours to make, not just the product of forces far beyond our control, and in so doing it provides the sense of hope and optimism for which people are searching all over the world.” — Marc Stears, Director Sydney Policy Lab, Sydney University

Crédit photo : Robin Courtois | La Pépinière

Every One Every Day

La ville participative est un modèle émergent qui, depuis de nombreuses années, émane des citoyens eux-mêmes, explique Tessy Britton1, et qui plus récemment a pris une ampleur remarquable. « Or, ce sont souvent des initiatives portées par quelques personnes et qui visent à résoudre des enjeux pratico-pratiques, la plupart du temps en l’absence de tout financement.  Et, un peu à la manière des startups, ces personnes cherchent à mettre en place des solutions expérimentales, souvent innovatrices, mais sans pouvoir en garantir la pérennité. »

« Or l’expérience montre justement que malgré leur originalité et leur pertinence, ces initiatives se flétrissent souvent avec le temps, soit parce que le niveau de participation nécessaire ne se maintient pas, soit parce que les porteurs de projets trop peu nombreux finissent par s’épuiser. »

C’est en analysant les forces et les faiblesses de ces initiatives citoyennes que Participatory City Foundation a développé un modèle d’écosystème participatif doublé d’une plateforme de soutien aux initiatives citoyennes. Et, depuis déjà une année, ce modèle est testé à l’échelle d’un quartier tout entier. Ce qui représente une première mondiale.

D’une durée de 5 ans, le projet est déployé sur le territoire du Borough of Barking and Dagenham, dans l’est de Londres. Un quartier qui a connu, ces dernières années, une forte croissance démographique tout en étant durement touché par une décroissance de l’emploi. En plus du chômage, de la pauvreté, de l’itinérance, du décrochage scolaire et de la violence conjugale, la moitié de ses habitants appartiennent à différentes communautés culturelles qui vivent le plus souvent isolées les unes des autres.

« Avec le soutien, toujours essentiel, du conseil municipal de Barking and Dagenham, raconte Tessy Britton, nous avons donc commencé à mettre en place un système de participation ouvert et inclusif pour que les citoyens du quartier, l’un des plus pauvres de Londres, puissent se fréquenter et apprendre à se connaître. Et, après seulement une année, les résultats sont enthousiasmants. Déjà, plus de 2 000 personnes participent à Every One Every Day. Ce qui a entre autres permis la création de plus de 70 projets. Nous avons d’ailleurs produit un rapport qui documente cette première année d’activités, ainsi que notre The Illustrated Guide to Participatory City. »

« Il n’était pas question pour nous, insiste Tessy Britton, d’adopter la vieille méthode du « top down bottom up », qui à nos yeux n’aide en rien, sinon à engendrer des perspectives radicalement opposées. À la place, nous avons créé et testé de nouvelles structures et méthodes dans le but d’utiliser toutes les ressources disponibles pour coproduire de nouveaux espaces citoyens. Pour créer de nouveaux systèmes souples et agiles au cœur desquels se retrouvent placées les personnes et leur créativité. Des systèmes qui sont simples et concrets, vus de l’extérieur, mais qui de l’intérieur sont de factures complexes et constamment évalués, modifiés, ajustés, jusque dans leurs plus infimes détails. »

Crédit photo : Robin Courtois | La Pépinière

Inclusion

« Les petits projets existants, souligne Tessy Britton, ont souvent pour caractéristique de s’adresser à un type de personnes déjà fortement engagées et avec du temps pour le faire. Ils ne correspondent pas nécessairement à la réalité de la plupart des gens, qui n’ont pas la même confiance en eux ni même ce luxe de temps. Or, pour fonder un mouvement de culture participative, on doit viser l’inclusion. Il faut être capable d’attirer des gens qui ne songeraient même pas à s’impliquer. Tout ce que nous élaborons doit être intrinsèquement inclusif. »

« Pour réengager les gens dans leur communauté, plutôt que de les convier à des réunions formelles, il faut créer des activités pratiques et concrètes, bien ancrées dans leur quotidien. Il faut multiplier les lieux de rencontres et d’échanges afin qu’ils se retrouvent à moins de 10 minutes de marche de leur domicile. Autant de petits pôles d’attraction qui vont animer la vie de quartier. Bref, des locaux où l’on retrouve des espaces comme une cuisine collective, un petit réfectoire, un atelier de couture, de réparation, de menuiserie ou de bricolage pour le recyclage des objets, etc. »

Shop 2 – Church Elm Lane, Dagenham

Écosystème

Les citoyens devraient avoir la possibilité de se rassembler dans des espaces conviviaux, propices aux échanges, mais surtout qui soient aménagés de manière à ce que tous puissent exercer leur créativité, exprimer leurs idées et employer leur énergie dans le cadre d’un projet commun. Des locaux où ils peuvent partager leurs connaissances et leurs talents. « Ce sont les gens, insiste Tessy Britton, qui doivent bâtir la ville de demain. Tous les gens. Pas seulement les plus doués ou les plus ambitieux. Tous les citoyens doivent être à la base de l’édification d’une ville. Et il est du devoir des spécialistes, des urbanistes, des ingénieurs, des architectes et des politiciens de contribuer à la concrétisation de toutes ces aspirations collectives. »

Lors de la première année du déploiement de Every One Every Day, Participatory City a ouvert ses deux premiers locaux pensés à la manière d’une boutique (shop) puisqu’ils sont ouverts à tous. Ayant pignon sur rue, ces boutiques, qui servent de vitrine à ce mouvement de culture participative, seront appelées à se multiplier au cours des prochaines années. Et, bientôt, en 2019 un premier entrepôt sera aménagé, autre élément clé de cette stratégie, pour abriter différents ateliers, des outils, des matériaux, une salle de classe, une salle de conférence, etc. « Le tout sera un peu à l’image de votre inspirant Bâtiment 7 que j’ai visité avec grand intérêt, hier, a souligné Tessy Britton. »

Futur Entrepôt

« Grâce à notre équipe, à ce réseau de boutiques et d’entrepôts, nous allons pouvoir offrir les espaces, le soutien et l’accompagnement pour environ 250 projets en continu. Des projets qui seront créés par et pour les citoyens. Notre plateforme est conçue pour permettre aux gens de lancer leurs projets à l’abri des tracas administratifs et des règlements bureaucratiques qui, trop souvent, étouffent les élans spontanés de la créativité citoyenne. L’idée est de mettre en place une infrastructure institutionnelle offrant les conditions de liberté nécessaire à l’émergence de projets citoyens. »

« Bien sûr, toutes ces initiatives vont évoluer dans le temps. Certaines vont s’étioler, d’autres vont prendre une pause, ou encore, et c’est tant mieux, elles vont essaimer ailleurs. L’important, soutient Tessy Britton, c’est de maintenir cet écosystème participatif, qui sera changeant, qui va évoluer organiquement dans le temps. Ultimement, nous souhaitons que cet écosystème engendre des retombées de manière stable et prévisible pour la communauté.  Afin de créer ensemble la ville que nous voulons. »

Trois leçons à retenir

Tessy Britton a tenu à mentionner qu’elle a passé une partie de son enfance en Afrique du Sud où elle est devenue témoin de l’une des expériences sociales les plus destructrices de l’histoire, structurée en fonction de l’exclusion et de l’inégalité. En comparaison, elle a cité le Costa Rica qui a opté pour un tout autre type d’expérience sociale. En 1948, ce petit pays d’Amérique Centrale n’a pas eu peur d’abolir son armée pour devenir encore plus fort grâce à des investissements massifs en santé et en éducation. De ces deux exemples, Tessy Britton a tiré d’éclairantes leçons.

  • Si on peut construire une société sur la base de l’exclusion et de l’inégalité, il est alors tout aussi possible d’en construire une sur la base de l’inclusion et de l’égalité.
  • Il faut beaucoup de leadership pour créer le changement. Pas seulement celui qui demande du courage et de l’aplomb sur le plan individuel, mais un leadership collectif qui se manifeste dans la continuité.
  • Il faut bâtir sur le travail de chacun, notamment dans les sphères de la sociologie, de la psychologie, de l’éducation, de l’urbanisme, auprès de tous ces gens qui ont passé leur vie à mieux comprendre comment fonctionnent les êtres humains, comment ils apprennent, de quoi ils ont besoin et comment ils peuvent s’organiser.

Et le constat est clair. Nous avons besoin les uns des autres. Il nous faut trouver des moyens de se connaître les uns les autres, de se comprendre et de se faire confiance !

1Tessy Britton considère que Participatory City Foundation est beaucoup plus grand que sa propre personne. En conséquence elle ne souhaite pas être prise en photo afin de ne pas devenir une source de distraction et ainsi laisser toute la place aux idées dont elle n’est que la messagère.



Montréal participative !

Organisée conjointement par La Pépinière | Espaces collectifs, le Centre d’écologie urbaine de Montréal, LANDE et Solon, avec le soutien financier de la Fondation McConnell et Des villes pour tous, la conférence de Tessy Britton s’est tenue, le 14 novembre dernier, dans un endroit des plus appropriés pour l’occasion : le Decade Building, un entrepôt vide du Mile Ex converti en bureau d’étude et d’espace événementiel. Plus de 200 personnes, largement issues de groupes associatifs, ont assisté à l’événement en dépit du froid mordant qui venait de s’abattre sur Montréal.

Crédit photo : Robin Courtois | La Pépinière

Jérôme Glad, de La Pépinière, et Véronique Fournier, du CEUM, qui animaient tous deux la soirée, ont d’abord présenté un état de la situation à Montréal. Jérôme Glad, pour sa part, a tenu à rappeler l’importance de toutes ces initiatives citoyennes qui, en éclosant dans une ville, sont autant de manières différentes de renforcer la culture participative pour changer en profondeur la société. Il a ainsi évoqué la multiplication des ruelles vertes, lieux fondateurs de notre vie de communauté retrouvée. Et le mouvement de réappropriation des terrains en friche, comme le Champ des possibles ou encore le Village Au-Pied-du-Courant. Et encore, les interventions des Incroyables comestibles. Bref, a-t-il fait valoir, les initiatives citoyennes, même petites au départ, peuvent parfois même redessiner le visage d’un quartier, comme en fait foi le Milton Parc qui abrite, aujourd’hui, la plus grande communauté de coopératives d’habitation au Canada.

De son côté, Véronique Fournier a mis l’accent sur les transformations structurelles qui, depuis la création de la nouvelle Ville de Montréal, nous ont dotés collectivement des mécanismes et des outils nous permettant de réaliser le changement. En effet, depuis Le Sommet de Montréal, en 2002, qui a conduit à la création du Chantier sur la démocratie, les Montréalais peuvent désormais compter sur l’Office de Consultation Publique de Montréal, la Charte montréalaise des droits et responsabilités, le Droit d’initiative en consultation publique et la Politique de consultation et de participation publiques de la Ville de Montréal. Bref, les conditions semblent maintenant réunies pour que s’exprime pleinement la participation citoyenne.

Reprenant la parole devant un auditoire conquis, après l’allocution de Tessy Britton, Jérôme Glad n’a donc pas hésité à affirmer que nous sommes désormais parvenus à un tournant, en raison de la multitude des regroupements citoyens, du foisonnement des idées et des outils à notre disposition. À son avis, nous sommes mûrs pour tester, chez nous, le modèle de Participatory City. On doit seulement se poser la question suivante : le faisons-nous à l’échelle d’un seul quartier ou, pourquoi pas, à celle de l’île tout entière ?