Aménagement urbain

Mobilité durable: le combat pour les rues de Janette Sadik-Khan

Le 30 avril 2019

Commissaire aux transports de la Ville de New York, de 2007 à 2013, maintenant conseillère, conférencière et auteure, Janette Sadik-Khan était l’invitée d’honneur du 4e Rendez-vous Collectivités viables, organisé par Vivre en ville.

Réunissant les principaux acteurs du monde municipal, cette journée de conférences, de panels et d’échanges ne pouvait mieux se conclure avec la présentation fort attendue de celle qui a réalisé l’exploit de piétonniser Times Square !

Janette Sadik-Khan est une battante, qui ne laisse rien au hasard et pour qui le temps compte. Il n’est d’ailleurs pas anodin que la préface de son livre, Street Fight, commence ainsi : « Mes six ans, sept mois et dix-huit jours à la tête de la Commission des transports de New York… ». Comme si, dès sa première journée en poste, elle égrenait un compte à rebours.

Le combat de Janette Sadik-Khan : revoir les rues pour qu’elles se prêtent à de nombreux usages et usagers. Pour qu’elles deviennent plus sécuritaires. Et pour que nous retrouvions ce que nous avons perdu. Car les rues de nos villes ont déjà été des endroits vibrants et vivants.

Pour illustrer son propos, insérée dans sa présentation, Janette Sadik-Khan a soumis, à un public déjà conquis, une photo de la rue Sainte-Catherine prise en 1916. Une rue Sainte-Catherine occupée par une foule de piétons, chalands et marchands. Or, quelques décennies plus tard, les rues vont littéralement devenir la propriété privée des automobiles tandis que les piétons seront relégués sur d’étroits trottoirs. Un modèle encore dominant de nos jours.

Mise à niveau

C’est une situation paradoxale, explique Janette Sadik-Khan. Au cours des 60 dernières années, les villes ont considérablement changé, tant d’un point de vue culturel, social que technologique. Pourtant, nos rues sont demeurées les mêmes. Or, une entreprise qui brasserait les mêmes affaires, sans en changer la manière, ne ferait certainement plus d’affaires au bout de 60 ans ! On doit réaliser que les rues comptent parmi les ressources les plus précieuses d’une ville, même si, par la force de l’habitude, elles passent le plus souvent sous le radar.

Il est justement possible de les mettre à niveau, de restructurer leur réseau, rapidement et à moindre coût, affirme-t-elle. Et d’en retirer des avantages immédiats en plus de les rendre plus populaires que jamais. Pour cela, il faut tout simplement les considérer autrement, différemment. Ce n’est d’ailleurs plus une question d’ingénierie, mais simplement d’imagination !

Brooklyn’s Pearl Street Plaza : avant et après

Dessine-moi une rue

Pour être compétitives, les villes doivent miser sur la qualité de vie qu’elles offrent à leurs citadins. Et pour ce faire, elles sont tenues d’optimiser leurs infrastructures. Mais, reconnaît Janette Sadik-Khan, un commissaire aux transports qui souhaite changer les usages de la rue va inévitablement se heurter à une forme ou une autre de résistance au changement. Il devra livrer un combat de tous les instants contre des habitudes bien ancrées.

La solution : redessiner la ville avec de la peinture ! Ce sont des interventions toutes simples, ponctuelles, qui s’exécutent rapidement, facilement, et qui servent à montrer ce qu’il est possible de réaliser. Il s’agit ni plus ni moins que d’une preuve de concept, in situ. En outre, l’utilisation d’éléments temporaires sert à rassurer les gens sur la possibilité d’un retour en arrière. Si l’intervention se montre efficace et qu’elle recueille l’adhésion du public, alors elle peut devenir permanente. Sinon, on tente autre chose tout en apprenant de nos erreurs.

Time Square : avant et après

De l’anecdote à l’analyse

Pour convaincre, tant les parties prenantes que le public, il est crucial de documenter et de mesurer les impacts d’une initiative, insiste Janette Sadik-Khan. Ce sont les cueillettes de données qui vont faire en sorte que les opposants d’hier deviennent ensuite les plus farouches défenseurs de ces interventions.

À ce chapitre, il est essentiel d’établir une bonne communication avec les commerces ayant pignon sur rue afin qu’ils comprennent tous les avantages pour eux de participer à la démarche. Après tout, fait-elle valoir, la piétonnisation est forcément bonne pour les commerces, car les voitures ne magasinent pas. Ce sont les piétons qui fréquentent les boutiques !

Après avoir redessiné des dizaines de petites places publiques, Janette Sadik-Khan et son équipe ont osé appliquer leur méthode d’urbanisme tactique à l’emblématique Times Square. On connaît la suite. De succès instantané, la piétonnisation permanente de Times Square en a ensuite fait l’un des 10 meilleurs endroits pour le commerce dans le monde. Et c’est en plus de démontrer qu’il est possible de créer des espaces publics sans nuire à la fluidité de la circulation.

The Speed of Life

Janette Sadik-Khan cherche constamment des moyens de transformer les rues pour que les gens puissent marcher, rouler à bicyclette, musarder devant les boutiques et, bien sûr utiliser, les transports collectifs. Elle plaide pour des rues reconfigurées qui permettent des déplacements à la vitesse de la vie : The Speed of Life.

À la base de toutes ces interventions, il faut placer les gens au cœur de l’équation. Et donc, la nouvelle mobilité active doit nécessairement mettre l’emphase sur la sécurité. Mettre de l’avant la Vision Zéro. C’est dans cette optique que l’équipe de Janette Sadik-Khan s’est attelée à la tâche de déployer un réseau des pistes cyclables offrant une véritable option de transport aux New-Yorkais. Et des pistes sécurisées, là où c’était nécessaire.

Un vent de changement

 « C’est un combat difficile, mais qu’il faut continuer de livrer. Un combat qu’il faut gagner, car quand on change les rues on change le monde. » – Janette Sadik-Khan

En relatant les circonstances dans lesquelles elle a présenté à ses collègues son projet de piétonnisation de Times Square, Janette Sadik-Khan a tenu à louer l’ouverture d’esprit et le leadership du maire de l’époque, Michael Bloomberg, qui lui a apporté un soutien indéfectible. En entrevue à 100º, l’ancienne commissaire au transport reconnaît toutefois que sans l’appui du public et des groupes de citoyens, elle et son équipe n’auraient pas pu réaliser de tels changements. « Pendant des années et des années, des groupes de pression ont réclamé plus de pistes cyclables, plus d’espaces pour les piétons, plus de sécurité. Ce sont eux qui ont préparé le terrain, en amont, pour que nous puissions réaliser toutes ces interventions, toutes ces améliorations. Le fruit était mûr pour redonner, aux piétons et aux cyclistes, un accès sécuritaire à leurs rues. »