Mobilité durable

Vélo-partage sans borne d’ancrage: une fausse bonne idée?

Le 12 mars 2018

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On les surnomme « vélos flottants », puisqu’il n’est pas nécessaire, après usage, de les garer sur une borne d’ancrage. C’est assurément là leur plus grand avantage. Et, parce que synonymes de mobilité durable, ils semblaient promus à un bel avenir… Mais l’affaire est plutôt en voie de virer au cauchemar.

Novembre 2017, un des gros joueurs de l’industrie de la location de vélos sans borne d’ancrage lançait son armada à l’assaut des rues de Reims, en France. À peine 2 mois plus tard, le 9 janvier dernier, la compagnie annonçait qu’elle pliait bagage. Raison : des 400 vélos déployés le jour du lancement, seulement 20 étaient encore en état de fonctionner début janvier. Les autres ayant été cassés ou volés.

Vandalisme ou vice de fabrication ?

Ces locateurs de vélos flottants viennent le plus souvent de la Chine. Afin de réduire leurs frais d’entretien, les compagnies ont opté pour un design minimaliste. Souvent, les bicyclettes n’ont qu’une seule vitesse et sont chaussées de pneus pleins, increvables certes, mais au roulement à l’avenant. Bref, en raison de ces compromis, de tels vélos à la mécanique élémentaire pourraient, selon les prétentions de leurs locateurs, fonctionner sans entretien pendant 4 années.

Dans les faits, ce sont tous des vélos de qualité médiocre. Ce que les vandales et les voleurs ont vite réalisé1. Une fois abandonnés, surtout dans des endroits peu passants, de mauvais plaisants peuvent rapidement les dépecer ou encore, une fois leur GPS désactivé, les voler en toute impunité. Par ailleurs, côté confort, comme l’avouait le directeur d’une des franchises installées en France, ces vélos sont conçus pour parcourir des trajets inférieurs à 10 minutes…

Selon Suzanne Lareau, présidente de Vélo Québec, les actuels vélos flottants sont tout le contraire de ce que devrait être un vélo partagé. « Si on veut que des utilisateurs aux habitudes de conduites très différentes pilotent le même vélo, il faut que ceux-ci soient très robustes, explique-t-elle. Sinon, l’expérience de l’usager s’en trouve compromise. Mais, bien sûr, personne ne songe à ça quand des vélos flottants débarquent la première fois dans une ville. Non. C’est du tout nouveau tout beau ! Les gens sont bien trop contents de voir ces beaux petits vélos légers et colorés. Sauf qu’ils déchantent bien vite, à force d’enfourcher des bicyclettes détraquées2 qui finissent par être carrément abandonnées. »

Les défauts de ses qualités

À première vue, le modèle asiatique de vélos flottants peut paraître attrayant, tant pour les usagers potentiels que pour les villes. D’abord, les tarifs sont très compétitifs et, surtout, les locateurs ne demandent aucune subvention avant de débarquer dans une municipalité. Certes… Mais, c’est un marché de dupe ! Car ce que les villes oublient bien souvent, c’est de prendre en considération les dommages collatéraux engendrés par ces vélos flottants. De comptabiliser les obscures externalités qu’ils engendrent…

En effet, si ces compagnies sont, entre autres, en mesure de proposer des tarifs avantageux, c’est parce qu’elles font reporter certains des coûts d’exploitation sur la collectivité, au lieu de les assumer elles-mêmes, comme le fait un opérateur classique. Par exemple, puisqu’ils peuvent être abandonnés un peu partout, ces vélos finissent pas devenir encombrants et doivent alors être relocalisés aux frais de la municipalité. Et quand ils subissent des avaries, si personne ne les répare, alors ils doivent être retirés de l’espace public, encore une fois aux frais de la ville  ! Mais il y a pire…

Chen Zixiang : the Guardian

Création destructrice

Lorsque le modèle asiatique de vélos flottants est né en Chine, en 2014, l’engouement a été quasi instantané. Ce système de location de bicyclette à l’aide d’un téléphone portable et de la technologie GPS avait tout pour séduire une clientèle jeune et branchée, férue de mobilité intelligente. En effet, les compagnies se sont rapidement multipliées : en octobre 2017, on en comptait 70, seulement en Chine. Et, concurrence oblige, elles ont inondé les grandes villes chinoises avec leurs flottes de vélos.

Chen Zixiang : the Guardian

Mais bien vite les problèmes, eux aussi, ont commencé à se multiplier. Trop nombreux, ces vélos, qu’ils soient fonctionnels ou non, se sont mis à envahir les espaces publics pour devenir une véritable nuisance. Si bien que les municipalités ont dû sévir et exiger le retrait de ces bicyclettes hors d’usage ou simplement surnuméraires. Aujourd’hui, elles se retrouvent entassées dans de gigantesques cimetières de vélos en périphérie des villes. C’est à se demander comment il est possible de financer un tel gaspillage…

Des vélos mouchards

Une des raisons qui expliquent le fiasco durable de l’expérience chinoise, c’est que le modèle d’affaires des vélos flottants en cache un autre. C’est un secret de polichinelle, mais ces compagnies, qui fonctionnent souvent à perte, font reposer leur éventuelle profitabilité sur la vente des données numériques qu’elles colligent lors de chaque utilisation. Pas étonnant que les plus importantes d’entre elles soient largement financées par des géants des technologies, pour lesquels ces données d’utilisateurs valent de l’or.

Résultat : la rentabilité de ce modèle d’opérations ne reposant, de prime abord, nullement sur une proposition réfléchie de mobilité durable, alors aucun de ces joueurs n’a réellement été en mesure d’évaluer les impacts à moyen et à long terme d’une offre de location qui dépasse la demande. Ni même les coûts de la mise hors service prématurée d’une grande partie de leur parc de vélos. Et surtout, nul n’a jamais anticipé cet encombrement calamiteux des espaces publics qui est le corollaire d’un libre système de vélo-partage sans borne d’ancrage.

Suzanne Lareau veut bien admettre, pour sa part, que la souplesse d’utilisation de ce genre de service peut présenter certains avantages. « Mais cela ne doit pas conduire à des compromis, soutient-elle, comme c’est le cas pour le manque de robustesse des vélos. Et surtout, des bicyclettes qu’on laisse traîner partout dans une ville, ça, je ne crois pas à ça. Si on était dans un monde idéal, oui j’aimerais y croire ! Mais on ne vit pas dans un monde idéal où tout le monde fait ce qu’il doit faire. Je m’excuse, mais on ne vit pas dans ce monde-là ! »

Un modèle à repenser

Les opérateurs de vélos flottants sont conscients que leur image de marque se trouve ternie par les comportements d’une partie de leur clientèle. C’est pourquoi ils tentent de pousser les utilisateurs à modifier leur comportement3 afin qu’ils stationnent leur monture dans des endroits plus appropriés. Ce qui est probablement trop peu trop tard… Chose certaine, plusieurs villes américaines ont choisi de mettre la pédale douce et de d’abord évaluer les impacts de ces services de location avant de leur laisser le champ libre. À cet égard, la ville de Manchester, au Royaume-Uni, qui dès le départ a encadré le déploiement de ces vélos flottants à l’aide de son agence de transport, peut leur offrir d’intéressantes pistes de réflexion.

Cela dit, en matière de vélo-partage, la solution miracle se fait toujours attendre. Alors que les systèmes de location avec ancrage souhaiteraient offrir plus de souplesse à leurs utilisateurs, les systèmes flottants, eux, tentent désespérément d’en arriver à un mode de fonctionnement moins anarchique. Toutefois, une chose est certaine : le laisser-faire n’est pas une option. Les villes seront inévitablement obligées d’imposer des balises et de revoir leurs aménagements pour faire partie de la solution. Si vraiment elles souhaitent favoriser une mobilité durable et endurable.

Un dernier tour de roue

On ne peut que déplorer un tel gâchis : des cimetières de vélos âgés de moins de 4 ans, ou parfois d’à peine six mois. Et tout cela pour recueillir des données d’utilisateurs… On peut toutefois se consoler en constatant que la communauté des cyclistes a certainement atteint une masse critique qui la rend désormais incontournable aux yeux des grands joueurs de l’industrie numérique.

1 Ces actes de vandalismes sont aussi nombreux qu’inusités. Citons entre autres les cas de Melbourne et de Zurich où des vélos, pourtant flottants, ont la fâcheuse manie de se retrouver au fond de l’eau.
2 La durée de vie utile des vélos flottants est d’environ 6 mois. Or, comme le fait remarquer Suzanne Lareau, la plupart des BIXIs déployés en 2009 roulent encore.
3 Cette vidéo aux intentions pédagogiques, et qui parodie l’univers des films The Matrix, ne manque pas de piquant lorsqu’on sait à quel point ces compagnies sont friandes de données numériques.



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