Conférence de Jérôme Glad

La Pépinière, ou l’art de faire pousser des initiatives citoyennes

Le 2 novembre 2018

En guise de conférence d’ouverture de l’événement Créer l’impact, organisé par 100º, Jérôme Glad, cofondateur de La Pépinière |Espaces collectifs, a présenté une allocution intitulée : Transformer nos communautés par l’engagement collectif. Compte-rendu d’une fort inspirante présentation.

Architecte de formation, Jérôme Glad découvre, lors d’un stage d’étude à Amsterdam, un type d’environnement bâti à échelle humaine, et notamment affranchi des dynamiques capitalistes qui régissent les développements de nos villes. Une découverte qui sera déterminante dans son parcours, lui qui, de ce moment, n’aura plus qu’une seule aspiration : participer à des projets d’architecture vernaculaire, ancrés dans la communauté.

Mais, dès le début de sa carrière de jeune architecte, Jérôme Glad réalise qu’il œuvre à des projets en contradiction avec ses valeurs : construire des tours à condo sur des terres agricoles qui participent à l’étalement urbain. Vite désillusionné par l’exercice d’un métier tributaire des commandes des grands promoteurs, il va chercher à sortir du cadre, à s’engager autrement dans des projets de plus petite envergure, mais avec un plus grand impact social.

À force d’impacts

De fait, sa première intervention sera modeste. Dans le cadre du Parking Day 2012, avec des compères de l’Association du design urbain du Québec (ADUQ), il transforme trois cases de stationnement en cinéparc… Une expérience qui lui fait réaliser à quel point il est possible d’avoir de l’impact, même sur la base d’une petite intervention. Et qu’il n’est pas nécessaire d’attendre que les villes agissent pour prendre les choses en main. Que l’on peut façonner, nous-mêmes, nos milieux de vie.

L’année suivante, toujours grâce à des comparses de l’ADUQ, un village éphémère apparaît subitement, le temps d’une journée, sur les bords de du bassin Peel. L’événement est si marquant que la vingtaine de groupes d’urbanistes et d’artistes qui en sont à l’origine décident de reprendre l’expérience l’année suivante, mais cette fois pendant deux mois! Et c’est ainsi qu’est fondé le Village au Pied-du-Courant, en 2014, lequel renaît, depuis, à chacun des retours de la belle saison.

Un nouveau modèle « de faire »

Pour que vive, pendant deux mois, le Village au Pied-du-Courant, Jérôme Glad a expliqué qu’il fallait apprendre à gérer un espace collectif. D’où la nécessité de passer du statut de simple initiative citoyenne à celui d’organisme professionnel. C’est ainsi que, depuis 5 ans, La Pépinière travaille notamment à pérenniser ces grands lieux publics, nés de nulle part, et en assurer la sécurité, l’entretien, la programmation et la commercialisation, puisque, à 80 %, le financement provient le plus souvent du fonctionnement de la cantine et du bar.

En 5 ans, La Pépinière a ainsi lancé 30 projets à l’échelle du Québec dont 19 sont toujours actifs en 2018 et 5 qui, gage de leur succès, sont désormais autonomes, grâce aux acteurs locaux qui les ont repris en main pour les pérenniser. Des projets, donc, qui ont été adoptés par leur communauté. Car c’est l’objectif que poursuit La Pépinière avec de telles initiatives : créer des villes plus participatives, améliorer la vie de quartier et des communautés, renforcer le tissu social, travailler à un meilleur vivre ensemble et développer, dans l’action, la capacité des acteurs locaux à prendre en main le devenir de leur milieu de vie.

Des villes participatives

It takes a place to create a community, and a community to create a place. Fred Kent. Project for Public Space

La Pépinière travaille donc à orienter le développement urbain autour des communautés locales et à les outiller de manière à bâtir des villes plus participatives, inclusives et démocratiques. Et le lieu privilégié pour mener de telles actions, ce sont, bien sûr, les espaces collectifs. Des espaces qu’il faut bien sûr multiplier dans la trame urbaine, qu’ils soient grands où petits. D’ailleurs, souligne Jérôme Glad, ce sont souvent les plus petits espaces collectifs qui sont les plus pertinents dans un milieu.

Au fil des ans, La Pépinière a peaufiné une méthodologie afin de créer de nouveaux espaces collectifs. Une méthodologie qui s’inspire des travaux de Tessy Britton, auteure de «la bible» dans le domaine, selon Jérôme Glad : The Illustrated Guide to Participatory City. En résumé, cette démarche s’articule autour de 4 grandes étapes :

  • Mobiliser le milieu: par des consultations citoyennes, non pas en salle, mais dans le milieu, à l’occasion de fêtes citoyennes par exemple, puis en organisant des ateliers in situ pour que les gens participent à la vision d’ensemble.
  • Orchestrer la vision: par des appels à projets auprès de designers, d’architectes et en impliquant les acteurs locaux : groupes communautaires, commerçants, élus, etc. Il s’agit en fait de réunir la masse critique d’acteurs locaux pour assurer le fonctionnement autonome de l’espace.
  • Déploiement: étape de concrétisation du projet qui met à contribution les citoyens dans un esprit de co-construction, et en organisant des ateliers participatifs, notamment avec les enfants. C’est aussi le moment d’implanter un cadre normatif qui assure des activités permanentes, par exemple, avec l’installation de cafés, de buvettes, de comptoirs, de terrasses sociales pour contribuer au financement du projet.
  • Activation collective: en plus de l’organisation d’événements ponctuels, comme des spectacles ou des banquets, créer des occasions pour que le lieu vive en tout temps, par exemple, avec des terrains d’aventures pour que les jeunes pratiquent le jeu libre, des terrains de sport sans norme pour que s’activent petits et grands, jardins communautaires pour tisser des liens intergénérationnels.

À la croisée des chemins

La Pépinère, forte de ses expériences et de ses succès, veut franchir une nouvelle étape. Pour démultiplier les espaces collectifs, il faut aussi démultiplier les acteurs de changement capables de porter de tels projets. Elle veut travailler à diminuer le nombre de barrières réglementaires et offrir plus de soutien en matière de financement et de programmes d’accompagnement. Autrement dit, La Pépinière veut troquer son statut d’organisme professionnel pour devenir un mouvement collectif de villes participatives afin de changer le paradigme actuel de l’urbanisme.

Dans ses cartons, La Pépinière planche actuellement sur la création du Hub de la ville participative, un lieu d’innovation pour inspirer, diffuser et soutenir les acteurs locaux porteurs d’initiatives. De plus, en janvier, elle procédera au lancement de la Pep Académie, un incubateur d’initiatives collectives. Quatre projets pourront, l’an prochain, profiter d’accompagnement et de soutien financier et professionnel jusqu’au déploiement de leur espace collectif. Enfin, début 2019, La Pépinière va dévoiler son Laboratoire d’hiver1, car les espaces collectifs doivent aussi vivre durant la saison froide.

La ville que nous voulons

Jérôme Glad rappelle que, depuis les années 1950, nous avons créé des villes autour de l’automobile, des villes de distance. Grâce à ces projets d’espaces collectifs, on plante maintenant les graines d’un mouvement pour créer des villes de proximité. Des villes créatrices de quartiers en santé et de services communautaires, propices à l’éducation et au partage, où fleurissent la culture tout comme l’économie locale, où règnent la coopération et l’esprit de communauté, et cela tout en protégeant l’environnement.

Une ville participative, au fond, c’est une ville où tous ensemble nous apprenons à devenir des acteurs de nos milieux de vie!

1100º prépare d’ailleurs un article sur ce sujet.



Les espaces collectifs en quelques chiffres

  • 273 063 pieds carrés révélés en 2018
  • 7 cafés, buvettes et terrasses sociales
  • 39 aires de jeu libre
  • 5 terrains d’aventures
  • 18 terrains de sports sans norme
  • 1137 plantes mises en terre en 2018
  • 102 initiatives accueillies en 2018
  • 663 jours de programmation en 2018
  • 209 activités participatives