Montréal

La Corbeille Bordeaux-Cartierville: une épicerie communautaire qui partage les fruits du gaspillage

Le 27 octobre 2017

Y aurait-il quelque chose qui cloche dans notre système alimentaire ? Alors que les quantités d’aliments gaspillés frôlent de plus en plus l’indécence, de trop nombreuses familles démunies peinent à se nourrir convenablement. Mais à la Corbeille Bordeaux-Cartierville, on refuse de baisser les bras… Bien au contraire !

Responsable de la sécurité alimentaire et de l’action communautaire à la Corbeille Bordeaux-Cartierville, Mathilde Laroche-Bougie fait partie de cette catégorie de personnes qui réalisent chaque jour de petits miracles invisibles… Son rôle : garnir une épicerie communautaire où des denrées fraîches sont offertes gratuitement, ou à des prix extrêmement bas.

Une épicerie bien organisée

Il faut parler à Mathilde Laroche-Bougie pour comprendre son sens de l’urgence et de l’organisation. Diplômée en travail social et en diététique, la jeune femme est vive et allumée. Elle explique le fonctionnement de l’épicerie : « Ici, on a 500 à 600 familles qui font 2000 épiceries par mois. Les gens circulent à travers les rangées et choisissent les produits, comme dans un commerce régulier. »

Mais à la différence d’une épicerie conventionnelle, les clients paient une fraction du prix « réel » des aliments. Avec 6 à 8 $, on achète ce qui coûterait normalement 40 à 50 $ dans une épicerie traditionnelle.

épicerie communautaire

Pour bénéficier du privilège de faire leurs courses chaque semaine à la Corbeille Bordeaux-Cartierville, les citoyens doivent soumettre leur candidature, qui est étudiée selon les besoins et le nombre de personnes dans la famille. Les dossiers sont réévalués tous les trois mois. Parmi les clients, on recense des nouveaux arrivants, des personnes à faible revenu et des personnes vivant avec des troubles de santé mentale.

Plus qu’une épicerie

La Corbeille, qui fête ses 30 ans cette année, est aussi une entreprise d’insertion socioprofessionnelle. Avec ses plateaux de formation, sa cuisine collective et son resto ouvert pour le dîner les jours de semaine, l’organisme à but non lucratif a bien évolué depuis ses débuts, alors qu’il n’était qu’un comptoir de sous-sol.

épicerie communautaire

Des surplus redistribués et transformés

Mais d’où viennent les produits qui garnissent les étals de cette épicerie communautaire ? « Ce sont des dons ! », s’exclame Mathilde Laroche-Bougie. « 65 % des produits qu’on a sur les tablettes proviennent de Moisson Montréal. Les sœurs de la Providence nous donnent leurs restants. On reçoit des dons d’entreprises comme IGA, Hector Larrivée et Costco. Notre travail, par contre, c’est de trier : si on présentait les denrées comme on les reçoit, ce serait épouvantable ! »

Pour gérer le mieux possible les ressources, de nombreux produits sont transformés. Certaines denrées seront ensuite utilisées dans la cuisine collective, dont les repas sont vendus à 0,35 $ la portion. D’autres demeureront congelés pour pallier aux pénuries des mois de février et mars, quand, à cause de l’hiver, les produits frais deviennent plus rares ou plus coûteux.

La Corbeille roule tellement à fond qu’elle peut même, à son tour, redonner ses surplus. Chaque semaine, elle effectue entre 5 et 10 livraisons à d’autres organismes.

Ainsi, la journée où nous avons parlé à Mathilde Laroche-Bougie, l’équipe de la Corbeille venait de recevoir 1300 choux-fleurs ! « C’est super, mais j’ai seulement 40 personnes par jour qui viennent faire leur épicerie. Avec notre réseau de redistribution qu’on a créé l’an dernier, on donne au centre de la petite enfance de notre quartier. Québec en Forme nous a d’ailleurs donné des sous qui nous ont permis de faire ces livraisons. »

Dévouement

Derrière cette belle réussite se cache un grand dévouement de la part des employés de la Corbeille Bordeaux-Cartierville. « Je suis une petite-fille d’agriculteurs, alors j’ai eu des “plogues” ! Je suis allée rencontrer les producteurs et leur ai laissé des autocollants avec mon numéro de téléphone dessus. Comme ça, dès qu’ils ont un surplus, ils m’appellent et je vais récupérer les aliments », explique Mathilde Laroche-Bougie qui confie recevoir souvent des appels… en pleine nuit !

La nuit ? « Oui, c’est à ce moment que ça passe. Une fois par semaine, je vais passer du temps, de minuit à 3 h du matin, au Marché Central. Je fais le tour et je parle aux producteurs. J’ai beaucoup appris en les côtoyant. Je me tiens au courant de ce qui se passe : le prix du chou-fleur a baissé ? Il y a eu de la grêle dans les poivrons ? C’est la fin de la saison du cantaloup ? Comme ça, je peux prévoir ce qu’on va recevoir. »

Regard sur le gaspillage

Si les tonnes de nourriture récupérée augmentent d’année en année, les défis, eux, demeurent immenses. Le plus grand est celui de l’espace. Comment entreposer 1300 choux-fleurs ? Mathilde Laroche-Bougie évoque les besoins toujours plus grands en espaces réfrigérés et en camions pour les livraisons.

Même si ces surplus sont à la base du fonctionnement de la Corbeille Bordeaux-Cartierville, Mathilde Laroche-Bougie considère le gaspillage comme un véritable problème de société. « C’est épeurant de constater tout ce qu’on reçoit et surtout, pourquoi on le reçoit. On nous donne parfois des yogourts dont la date d’expiration est dans une semaine. Même chose pour les fruits et les légumes : les producteurs ont beaucoup de pression pour fournir des denrées visuellement impeccables. Le client est exigeant. Imaginons tout ce qui ne se rend pas aux banques de dépannage alimentaire… »

En dépit de ce triste constat, l’avenir s’annonce plutôt positif pour la Corbeille : l’organisme est bien vivant et novateur dans ses pratiques. « On prend des risques, oui, mais on sent que c’est payant, lance-t-elle avec enthousiasme. On veut continuer comme ça. On a plein de projets pour aider le plus de gens vulnérables. On occupe deux étages du bâtiment, et on blague en disant qu’on vise un jour le troisième ! »

 

légumes à donner