Offre alimentaire santé

Dépanneurs santé: leçons à tirer des expériences de 4 villes nord-américaines

Le 18 avril 2017

Les dépanneurs santé sont-ils une stratégie efficace pour modifier les comportements d’achat des consommateurs qui les fréquentent? Plusieurs panélistes réunis à Montréal mercredi dernier ont tenté de répondre à cette difficile question.


Éric Beauregard, propriétaire du Dépanneur au coin d’la 3 à Lachine (@GRAME)

 

Montréal, Québec, Toronto, Ottawa, Philadelphie, Baltimore, Détroit : plusieurs villes nord-américaines ont mis en place un réseau de dépanneurs santé dans le but de rendre les fruits, les légumes et les collations santé plus présents et abordables dans les quartiers défavorisés.

Malgré l’ingéniosité de cette approche, le recrutement des commerçants constitue un réel défi et l’efficacité de la formule pour changer les comportements d’achat n’est toujours pas établie. Survol des leçons à tirer des expériences réalisées à Détroit, Philadelphie, Montréal et Québec.

Les personnes réunies à l’occasion de cette rencontre étaient les suivantes :

  • Kami Pothukuchi, professeure associée à la Wayne State University de Détroit : projet « Detroit FRESH ».
  • Pascale Chaumette, nutritionniste, Direction de santé publique du CIUSS de la Capitale-Nationale : projet « Aliments sains ici » (en visioconférence)
  • Fabie Gauthier-Carrière, du Carrefour alimentaire Centre-Sud à Montréal et coordonnatrice régionale du projet « Dépanneur Fraîcheur ».
  • Jean-Philippe Vermette, conseiller stratégique, Carrefour alimentaire Centre-Sud.

Un mandat qui demande temps et argent

Les 4 panelistes ont souligné que la conception et le déploiement d’un projet de dépanneurs santé mobilisent beaucoup de ressources au sein de la santé publique et des organismes communautaires.


Kami Pothukuchi, professeure associée à la Wayne State University de Détroit

 

« Dans un contexte où les intervenants manquent de temps et de budget, il faut se demander si les efforts investis génèrent des résultats tangibles », a dit Kami Pothukuchi.

FRESH Detroit a été lancé en 2009. Parmi les 214 commerces visités, 26 ont accepté de participer : ils ont reçu de l’assistance technique et du matériel, et l’initiative a fait l’objet d’une promotion dans les quartiers concernés.

« Nous pensions que malgré la crise économique qui frappait la ville, la résilience des dépanneurs permettrait au projet de bien vivre, a rapporté Kami Pothukuchi. Mais ce ne fut pas le cas. L’enthousiasme du début a été plombé par le fait que l’exode de la population a fait perdre beaucoup de clients à plusieurs commerçants. Bref, le moment était mal choisi. »

En ce qui concerne les 4 commerces accrédités « Dépanneur Fraîcheur » du Centre-Sud, le Carrefour alimentaire a cessé de faire la livraison en octobre dernier, faute de budget pour équiper le camion de pneus d’hiver. « Trois d’entre eux ont quand même choisi de continuer à vendre des fruits et des légumes frais », s’est réjouie Fabie Gauthier-Carrière.


Fabie Gauthier-Carrière, coordonnatrice du projet « Dépanneur Fraîcheur »

Un monde à découvrir et des surprises en chemin

Parmi les défis à relever, Pascale Chaumette a soulevé celui de la collaboration entre la santé publique et le secteur privé. « Tout était à découvrir, a-t-elle expliqué. Les contraintes et les besoins des commerçants devaient être pris en compte pour trouver une formule viable et offrir des produits attirants. »

Mais même cette volonté louable peut être déjouée. Comme l’a expliqué la nutritionniste, un sondage auprès de 200 personnes avait orienté l’offre vers des collations santé, notamment pour répondre aux souhaits des jeunes. Toutefois, les élèves qui fréquentaient l’école secondaire voisine d’un des dépanneurs les ont peu achetées. Entre l’intention et l’action, le pas est très souvent difficile à franchir.

Le dépanneur est-il un endroit hostile aux aliments sains?

On peut aussi se demander si l’on va au dépanneur pour acheter une pomme et un yogourt ou plutôt pour se procurer des croustilles et une boisson énergisante. « L’association dépanneur et gâteries sucrées, salées ou grasses est difficile à modifier dans un commerce où les aliments camelote sont en vedette, a admis Pascale Chaumette. Et, bien sûr, il n’est pas possible de faire la promotion d’un dépanneur dans une école, même si celui-ci offre des collations saines. »

Des études aux conclusions divergentes

Une étude publiée en 2015 a conclu qu’entre 2011 et 2012, le programme « Healthy Corner Store Initiative » (HCSI) de Philadelphie n’a pas eu d’effet positif sur la qualité nutritive et la teneur en calories des aliments achetés dans 192 dépanneurs participants [1] . Mêmes résultats dans le cas d’une étude menée auprès de 767 élèves du secondaire fréquentant 24 dépanneurs santé [2] .

« Le programme de Philadelphie, avec ses 600 dépanneurs participants, est un modèle exemplaire d’implantation, mais les résultats sont décevants en regard des sommes et des ressources investies », a reconnu Jean-Philippe Vermette.

En revanche, une série d’études menées à Baltimore ont donné des résultats encourageants [3] , [4] . Et, aux États-Unis, les dépanneurs santé continuent d’avoir le vent dans les voiles. Les recherches se poursuivent et permettent aux porteurs de projets de raffiner leurs interventions.

Remettre 100 fois les fruits et les légumes sur la tablette…

Malgré ces bémols, les panelistes considèrent unanimement que les dépanneurs santé ont un rôle à jouer dans le changement de la norme sociale à long terme, notamment en donnant une meilleure visibilité aux aliments sains.

« Les dépanneurs santé ne peuvent à eux seuls régler les problèmes d’accès aux aliments sains, mais font partie d’une stratégie à plusieurs volets, au même titre, par exemple, que l’agriculture urbaine, a insisté Kami Pothukuchi. À Détroit, nous avons conclu qu’il avait été trop ambitieux de travailler à l’échelle de la ville et qu’une approche plus localisée est peut-être préférable. Mais toute intervention qui crée une mobilisation autour des aliments sains est porteuse, parce qu’elle renforce leur visibilité. »

Il faut savoir être patient, car un changement de norme alimentaire est un effort de longue haleine, surtout quand on intervient dans le secteur privé. Et de toute façon, si nous ne faisons rien, il ne se passera rien

 Pascale Chaumette, nutritionniste à la Direction de santé publique du CIUSS de la Capitale-Nationale

Un effet domino

« À Lachine, différentes petites initiatives alimentaires, dont l’accréditation d’un  dépanneur, ont incité un boucher et un autre dépanneur à améliorer leur offre d’aliments sains » a signalé Valentina Poch  du Groupe de recherche appliquée en macroécologie GRAME , l’organisme qui porte le projet « Dépanneur Fraîcheur » dans cet arrondissement montréalais.

De plus, comme l’a souligné Fabie Gauthier-Carrière, les dépanneurs accrédités du Centre-Sud sont devenus des points de chute pour les paniers de l’organisme Seconde vie, qui commercialise des légumes « moches » locaux. « Cette initiative fonctionne bien et permet non seulement de rendre les fruits et légumes frais plus visibles, mais aussi de voir le dépanneur autrement que comme un fournisseur de malbouffe », a-t-elle dit [5] .

« Les 4 projets pilotes de Québec nous ont appris beaucoup et nous ont permis de rencontrer des commerçants motivés, prêts à expérimenter pour offrir des aliments plus sains, a ajouté Pascale Chaumette. La préparation de sandwichs sur place et de yogourts avec des fruits frais a eu beaucoup de succès dans un des dépanneurs participants. »

Créer un « Trip Advisor » des dépanneurs?

« En attendant le moment où nous aurons une meilleure idée des effets réels des dépanneurs santé, nous voulons mettre en valeur les commerçants proactifs, a indiqué Jean-Philippe Vermette. Nous invitons donc clients et propriétaires à inscrire un dépanneur, qui, même s’il n’est pas accrédité, offre déjà des fruits et légumes frais à prix abordable ».

Le conseiller stratégique du Carrefour alimentaire Centre-Sud a également salué l’initiative de l’arrondissement Côte-des-Neiges – Notre-Dame-de-Grâce, qui a récemment modifié son règlement d’urbanisme : les dépanneurs qui vendent des fruits et légumes frais peuvent désormais doubler leur superficie à 200 m2.

Cette rencontre, intitulée « Aliments sains au coin de ma rue – Rôles du dépanneur dans l’environnement alimentaire des citoyens a eu lieu le 12 avril et a été organisée le Carrefour alimentaire Centre-Sud, le CIUSS de la Capitale-Nationale et le Système alimentaire montréalais (SAM).

Voici quelques-uns des articles publiés par Veille Action au sujet des dépanneurs santé :

Projet « Dépanneur Fraîcheur » : 9 commerçants accrédités à Montréal

Des dépanneurs santé maintenant à Ottawa

Dépanneurs santé : un guide à l’intention des OBNL

Projet « Dépanneur santé » : pour améliorer l’offre alimentaire dans les quartiers défavorisés

Les dépanneurs et l’offre alimentaire santé (fiche thématique)

[1] Lawman HG et collab. Changes in quantity, spending, and nutritional characteristics of adult, adolescent and child urban corner store purchases after an environmental intervention. Prev Med. 2015 May;74:81-5.

[2] Lent MR et collab. A randomized controlled study of a healthy corner store initiative on the purchases of urban, low-income youth. Obesity (Silver Spring). 2014 Dec;22(12):2494-500.

[3] Budd N et collab. Store-directed price promotions and communications strategies improve healthier food supply and demand: impact results from a randomized controlled, Baltimore City store-intervention trial. Public Health Nutr. 2017 Feb 22:1-11.

[4] Joel Gittelsohn, professeur à la Johns Hopkins University Bloomberg School of Public Health (Baltimore), a mené plusieurs études sur l’initiative des dépanneurs santé à Baltimore.

[5] Un rapport sur les projets pilotes de la région de Québec sera publié très bientôt.