Entrevue

Valérie Toupin-Dubé: la passion de l’agriculture et de l’éducation expérientielle

Le 8 mars 2019

Faire une omelette pour 8 avec un seul œuf (d’autruche…), goûter à des pâtes à la farine de grillons (et aimer ça !), casser les noix du noyer cendré en utilisant un « master nut cracker », récolter et vendre des melons d’Oka, observer les insectes : c’est au camp estival de l’OBNL École-O-Champ que Thomas, Emmanuelle, Marie-Perle et Mathieu ont fait toutes ces expériences. Et ils en redemandent, tout comme leurs parents, qui sont conquis !

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Nous avons rencontré ces jeunes et Valérie Toupin-Dubé (au centre), la cofondatrice d’École-O-Champ, à l’Abbaye d’Oka, où elle a enfin trouvé un lieu à la mesure de sa vision. Entrevue avec une mordue de la pédagogie expérientielle, avide de transmettre aux jeunes ses connaissances et sa passion pour l’agriculture de proximité et l’alimentation durable.

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D’où vient votre passion pour la terre et pour la pédagogie ?

J’ai travaillé durant deux ans dans un restaurant bio de Vancouver, tout en étudiant pour obtenir un certificat en gestion. Durant ce séjour, j’ai découvert Edible Schoolyard (Cour d’école nourricière), un projet pédagogique basé sur les potagers scolaires.

Originaire d’Oka, où ma famille habite depuis trois générations, je suis aussi l’arrière-petite-fille d’un agronome qui a fait de la recherche et enseigné ici même à l’Abbaye : il travaillait sur la fabrication du yogourt et la génétique des vaches holsteins.

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Vous avez vous-même étudié en agronomie

Oui. À mon retour au Québec, j’ai entrepris un bac en agronomie au campus McDonald de l’Université McGill, ce qui m’a donné l’occasion de me joindre à un projet d’études très stimulant incluant plusieurs volets : cultiver une parcelle de terre avec l’Association étudiante, approvisionner une quarantaine de foyers en légumes, être présents au marché de Sainte-Anne-de-Bellevue et au marché de McGill en ville.

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La « cerise » de ce projet était le volet éducatif auprès de jeunes du primaire, du secondaire et du collégial, qui consistait à les sensibiliser à l’importance de la production agricole, de l’environnement et des aliments. J’animais également des activités à la ferme-école, et, en 2017, j’ai participé à l’atelier ABC Farm Based Education de Shelburne Farms, un centre de formation pédagogique réputé situé au Vermont.

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La pédagogie expérientielle vous passionne vraiment !

Tout à fait ! Jeune, j’avais un grand besoin de stimulation et une insatiable curiosité. Je n’apprenais pas de façon classique, et je crois que bien des jeunes sont dans le même cas. Ils sont curieux et pas toujours à l’aise dans une salle de classe et dans un protocole scolaire qui prévoit que telle notion est abordée en 4e année et pas avant. Dans le champ, on peut se permettre d’aller plus loin à partir des observations des jeunes, plutôt que d’être limité par un cursus rigide.

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Le jardinage et la production agricole écologiques, l’observation des composantes du sol ou des comportements animaux sont des occasions parfaites d’apprentissage expérientiel des sciences naturelles. Oui, ça me passionne et ça me permet aussi de redonner ses lettres de noblesse à la production alimentaire. Cultiver la terre pour nourrir le monde, c’est noble !

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Vous avez aussi contribué à l’implantation d’un potager solidaire à l’école secondaire d’Oka

En effet, avec l’aide d’un superviseur du campus Macdonald et d’un conseil d’administration composé uniquement de jeunes de l’école, le projet Cultiver la solidarité – le potager de l’école secondaire d’Oka est né en 2015 sur une parcelle vacante de l’école. M. François Gervais, Animateur à la vie spirituelle et à l’engagement communautaire de l’école, est un pilier majeur de cette initiative.

Le potager est une source d’approvisionnement pour les cours de cuisine et de transformation alimentaire suivis par les étudiants atteints de déficiences multiples ou d’un trouble du spectre de l’autisme. Ces cours visent à développer leur littératie alimentaire, mais aussi des compétences en vue d’intégrer un emploi. Les élèves fournissent notamment des légumes coupés et des soupes au café étudiant.

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Comment École-O-Champ est-il né ?

Grâce aux modules pédagogiques écrits par les élèves d’un cours à option au campus Macdonald et à la formation ABC Farm Based Education, j’avais à ma disposition des outils remarquables pour sensibiliser les jeunes à l’agriculture de proximité et l’alimentation durable. Au début, ce volet se donnait dans les écoles, mais en 2013, à la demande de plusieurs parents, un club formé d’étudiants a commencé à offrir des camps estivaux.

Devant le succès immédiat et croissant de cette initiative, nous avons vite réalisé que nous devions nous doter d’une structure administrative plus solide. En avril 2016, j’ai obtenu la bourse Laure Waridel qui m’a permis de me consacrer à la mise sur pied de l’OBNL École-O-Champ/Farm to School, qui est officiellement « né » en décembre 2016.

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Que font les jeunes durant ces camps estivaux ?

Ils « trippent » ! Le camp type dure une semaine, au cours de laquelle les jeunes de de 6 à 13 ans explorent tous les types de production et le parcours des aliments de la ferme à l’assiette. Ils découvrent quelle partie des plantes ils mangent. Par exemple, saviez-vous que ce sont les feuilles du céleri que nous mangeons, et non les tiges ? Ils font du fromage, du beurre et de la confiture de petits fruits avec des graines mucilagineuses, comme le chia.

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Produits locaux et régionaux, semences du patrimoine, composition du sol, insectes, vermicompostage, entretien d’un potager, dégustation d’une omelette faite avec un œuf d’autruche, les activités ne manquent pas ! Les pâtes aux insectes ont fait fureur : pas mal pour une activité qui vise des jeunes dont les goûts alimentaires sont souvent conservateurs et peu variés. Il y a aussi un jeu-questionnaire à la fin du camp au cours duquel enfants et parents s’affrontent. C’est un moment fort !

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Après ce jeu, les jeunes vendent et font déguster des produits locaux. De plus, ils présentent certaines des activités réalisées durant la semaine, non seulement à leurs parents, mais aussi aux conseillers municipaux et aux agriculteurs.

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Combien de personnes travaillent avec vous ?

L’équipe d’animation compte 5 éducateurs spécialisés en agriculture ou en environnement, qui détiennent au moins un DEP, une technique ou un bac dans leur domaine : horticulture, agriculture ou éducation. Un des critères de sélection : être passionné ! Je m’occupe de leur formation en pédagogie en m’appuyant sur les modules conçus par les étudiants du cours à option du campus McDonald, que nous adaptons aux besoins d’École-O-Champ. Ces modules portent sur leur domaine d’étude ou sur les problématiques que vivent les agriculteurs.

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Offrez-vous d’autres activités ?

Oui : nous donnons également des ateliers dans les camps de jour municipaux sur les mêmes thèmes que ceux du camp École-O-Champ. Nous y apportons, par exemple, des œufs de caille, d’autruche, d’émeu, d’oie, de canard et de poule, bien sûr. Les jeunes ont l’occasion de manipuler de la laine de mouton Shetland et d’en apprendre plus sur la différence entre une fleur de courge et une fleur de tomate. Nous organisons aussi des activités de fin d’année pour certaines écoles des Laurentides.

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De plus, en 2018, nous avons participé à 4 foires agricoles organisées par des sociétés d’agriculture. Nous y installons une tente sous laquelle nous invitons les jeunes, et moins jeunes, à découvrir le monde de la production des aliments, par exemple en observant des insectes du potager au microscope afin d’examiner leur type de bouche et de mieux connaître le genre de ravages qu’ils peuvent faire aux cultures. L’assiette du nouveau Guide alimentaire sera à l’honneur cette année comme dans toutes nos autres activités .

Nous pouvons aussi offrir des activités éducatives clés en main à divers organismes agrotouristiques. Par exemple, en partenariat avec un producteur de la région, nous avons conçu le Rallye de la pomme pour le verger Méli-Mélo.

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Avez-vous d’autres projets ?

Tellement ! D’autant plus que nous serons désormais basés à l’Abbaye d’Oka et que nous aurons tout à portée de main et de pieds : productions agricoles variées, boisés, cuisine, grands locaux, et même un dortoir. Nous allons donc être en mesure, notamment, d’étoffer le volet transformation alimentaire, et qui sait, d’offrir un jour des camps éducatifs avec coucher sur place.

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De plus, après un projet pilote réussi en 2018 à Sainte-Anne-des-Plaines, nous participons cette année au déploiement du programme L’Escouade des fermiers en ville dans plusieurs MRC des Basses-Laurentides et de Lanaudière. Il s’agit d’une formation de 20 heures ciblant les animateurs de camps de jour municipaux afin qu’ils soient outillés pour faire découvrir, de façon ludique, la provenance des aliments et le système agroalimentaire aux jeunes campeurs.

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Dès cet été, nous offrirons un camp « Jeunes entrepreneurs bioalimentaires ». En plus de la semaine de camp, les jeunes viendront un samedi sur deux au petit marché des agriculteurs de la relève qui se tient tout près d’ici. À plus long terme, je souhaite créer une école franchement différente, en m’inspirant du modèle de Shelburn Farms qui a sur place une école alternative. Une école où les enfants peuvent sortir de la boîte.

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Je souhaite que les jeunes s’engagent dans leur communauté et qu’ils soient partie prenante du système alimentaire, plutôt que juste des consommateurs. C’est vraiment un plaisir de les voir tenir les kiosques de produits agricoles le vendredi et de les entendre parler de notre agriculture ! Nous avons tout intérêt à former des citoyens engagés, qui se concertent pour faire bouger les choses.