Aménagement urbain

Dans la tête de Tim Gill: principes et outils pour aménager des villes pensées pour les enfants

Le 16 mars 2021

100° a récemment eu l’occasion de s’entretenir avec Tim Gill*, au sujet de son nouveau livre Urban Playground: How Child-Friendly Planning and Design Can Save Cities. Dans ce riche ouvrage, qui fera référence, cet expert britannique en matière de ville pensée pour les enfants présente en détail 9 principes sur lesquels s’appuyer, ainsi qu’une foule de pistes d’action. Extraits choisis

La vision de Tim Gill est basée sur des valeurs sociales et humanistes très fortes. Parmi ses sources d’inspiration, l’auteur cite notamment Brent Toderian, ancien urbaniste principal de la ville de Vancouver : « Les trois ingrédients essentiels d’une ville pensée pour les enfants sont des logements adéquats et abordables, des écoles, des garderies et des services publics de qualité, ainsi que des espaces publics accueillants, accessibles et attrayants. »

Les informations et citations ci-dessous sont directement tirées du livre Urban Playground: How Child-Friendly Planning and Design Can Save Cities et librement traduites.

livre Tim Gill

Principe 1. Embrasser la diversité, l’égalité et l’inclusion.

Lorsque le développement optimal de groupes d’enfants défavorisés est compromis, toute la population est touchée, car réparer les pots cassés entraîne des coûts économiques, politiques et sociaux. S’attaquer aux facteurs qui mènent aux disparités sociales doit donc être au cœur de l’aménagement urbain.

Quelques indicateurs d’un quartier inclusif :

  • Liberté : de bouger, de choisir, de ne pas être jugé.
  • Variété : espaces ouverts, différents degrés de difficulté, relief.
  • Expérience sociale : se sentir en sécurité, jouer avec d’autres enfants (mixité sociale).

Les valeurs mises de l’avant par les villes pensées pour les enfants – Tim Gill/Sam Williams

Principe 2. Construire une vision et des valeurs communes.

Parvenir à un consensus clair en matière d’aménagement urbain est un défi, mais il doit être relevé, et ce, même si le processus entraîne de vives discussions !

Construire une vision commune claire permet de s’assurer que les acteurs clés sont sur la même longueur d’onde et comprennent le point de vue de chacun. Cette étape facilite le consensus. Il n’y a toutefois pas de « recette » unique : la vision peut s’ancrer dans des valeurs liées aux droits fondamentaux de la personne, s’arrimer à des objectifs démographiques, économiques ou environnementaux. Comme le montre le graphique ci-dessus, certaines villes ont adopté au moins deux de ces principes.

« Des enfants en meilleure santé, ça veut dire des familles plus heureuses, des communautés plus fortes, des quartiers plus verts et une économie axée sur le long terme. » Tim Gill

Quelques recommandations pour bâtir une vision commune :

  • Créer des occasions où les adultes peuvent réfléchir à leur propre enfance, particulièrement la liberté de mouvement dont ils jouissaient à cette époque de leur vie et comment l’aménagement urbain a modifié les habitudes des enfants et des jeunes.
  • Explorer les barrières auxquelles la ville et les familles, particulièrement celles qui proviennent de milieux défavorisés, font face ; examiner également les possibilités offertes par la ville.
  • S’inspirer des projets réalisés ailleurs.
  • Construire une vision collective à long terme en prenant en compte les enjeux climatiques.
  • Recruter un champion politique qui défendra les intérêts des enfants.

« Vous ne pouvez pas compter sur les promoteurs pour que les choses soient bien faites. La ville a donc la responsabilité d’être directe et franche au sujet de sa vision, ses politiques et ses attentes. »  Brent Toderian, ancien urbaniste principal pour la Ville de Vancouver.

sondage ville Anvers

Image tirée d’un sondage en ligne destiné aux enfants d’Anvers

Principe 3. Faire participer les enfants de façon efficace.

Dans une société démocratique, les enfants devraient avoir droit à la parole, car ils sont des citoyens à part entière et de futurs électeurs. De plus, leur point de vue, au sens propre et figuré, sur la ville peut apporter beaucoup aux décideurs, aux planificateurs et aux concepteurs.

  • En s’appuyant sur les besoins des enfants et leurs désirs, on se dégage de la partisanerie, ce qui facilite le consensus et justifie une vision à long terme.
  • Impliquer les enfants peut fournir des informations utiles sur des problèmes et des préoccupations, dont les adultes ne sont pas conscients.

Le projet Build Up Hackney (Londres), mené par un OBNL, a travaillé durant 6 mois auprès des jeunes pour recueillir leurs témoignages et faire entendre leur voix. Certains d’entre eux ont ensuite conçu un espace public et contribué à sa construction.

« Même les planificateurs et designers expérimentés affirment que la créativité des enfants ouvre des possibilités inexplorées. » Tim Gill

Projet Build Up Hackney

Participants au projet Build Up Hackney

Dans cette section détaillée du livre, on compte plusieurs outils qui permettent de relever les défis inhérents au processus de consultation des enfants :

  • Élaborer un argumentaire à l’appui de l’implication des enfants.
  • Préciser les enjeux sur lesquels le point de vue des enfants est important.
  • Organiser plusieurs séances avec les mêmes enfants, pour renforcer leur confiance, leurs connaissances et leurs relations.
  • Retenir les services d’organismes ou de personnes compétents en matière de défense des intérêts des enfants.

« Réfléchissez bien avant de demander aux enfants ce qu’ils veulent, car leurs réponses peuvent être basées sur ce qu’ils pensent être possible, plutôt que sur leurs besoins réels. » Tim Gill

ile aux volcans

L’Île aux volcans – Crédit photo : Arrondissement de Rosemont–La-Petite-Patrie

Principe 4. Agir à l’échelle du quartier.

Contrairement à la plupart des adultes, qui se déplacent partout en ville, les enfants grandissent dans un quartier. Une ville pensée pour les enfants doit donc travailler son aménagement urbain à cette échelle.

À ce propos, Tim Gill mentionne que plusieurs villes cherchent à dynamiser leur centre-ville en facilitant l’installation des citoyens qui souhaitent y habiter. Comme nombre de ces personnes auront des enfants, il revient aux décideurs municipaux d’offrir à ces familles une qualité de logement, d’équipements et d’espaces publics qui les retiendra en ville.

Margaret Mahy Park, Christchurch, New Zealand

Le parc Margaret Mahy, Christchurch, Nouvelle-Zélande – Crédit : Opus International Consultants

En 2020, la Ville de Toronto a publié des directives précises d’aménagement pour que les quartiers dits « verticaux » tiennent compte des besoins des enfants. Dans l’introduction de ce document, on peut lire : « Le nombre d’enfants est une mesure du succès d’une ville. Construire une ville qui permet aux enfants et aux jeunes de s’épanouir, c’est, par nature, créer une ville inclusive et durable pour tous. »

Rotterdam, ainsi que plusieurs villes australiennes (Brisbane, Cairns, Sydney, par exemple) et Christchurch (Nouvelle-Zélande) ont financé des projets de grande envergure pour rendre leur centre-ville attrayant pour leurs citoyens, ce qui en a fait des destinations prisées par les touristes. L’art public et des espaces ludiques font partie des stratégies de rétention des familles.

art urbain à Rotterdam

Art urbain espiègle, Rotterdam – Sculpture : Joeki Simak. Crédit : FaceMePLS

Principe 5. Recruter les bonnes personnes et mettre en place les bonnes politiques.

La plupart des villes qui s’engagent dans un urbanisme pensé pour les enfants emploient au moins une personne dont le mandat est de catalyser le changement. Cette personne pivot, qui agit au nom des enfants, est en mesure de négocier avec l’administration municipale et d’établir des partenariats avec des services et des organismes externes.

Le rôle de cette personne pivot est éminemment transversal et doit être arrimé à des politiques et des règlements qui survivront aux cycles politiques.

Quelques-unes des politiques municipales à revoir pour assurer le bien-être des enfants dans l’espace urbain :

  • Inclusion et participation des enfants
  • Zonage et utilisation du sol
  • Densité résidentielle et stationnement
  • Localisation des écoles et des garderies, ainsi que l’accès à leurs terrains
  • Conception des rues

« Il est urgent que chaque grande ville emploie un expert en matière de jeu pour conseiller et guider les services municipaux du logement, de l’éducation, de la santé et des parcs. » Lady Allen (1897-1978), architecte paysagiste dédiée au bien-être des enfants.

Etudier la ville dans l'espace public

Image tirée du guide Étudier la vie dans l’espace public du Centre d’écologie urbaine de Montréal 

Principe 6. Compter ce qui compte.

Une bonne planification repose sur la collecte de données d’observation sur le terrain. Celles-ci sont essentielles pour évaluer la progression des réalisations, et leur l’impact pour en tirer des enseignements. Les villes disposant de données complètes et géographiquement détaillées sur les populations d’enfants, les équipements, les équipements publics, les transports et les espaces verts, peuvent concentrer leurs initiatives dans les secteurs les plus défavorisés ou dans ceux où les chances de succès sont les plus grandes.

Quelques-unes des nombreuses données à recueillir :

  • % de logements situés à moins de 300 m d’équipements publics.
  • Durée moyenne des visites des enfants et des personnes s’occupant d’enfants dans les parcs.
  • % des rues et des parcs adéquatement éclairés.
  • % des écoles permettant l’usage de leurs terrains et équipements extérieurs en dehors des heures de classe.
poussette dans un escalier

Escalier favorable aux poussettes, Stockholm – Crédit photo : Tim Gill

Principe 7. Ne pas négliger la réglementation, la gestion et l’entretien.

Les planificateurs et les concepteurs doivent aussi être conscients que les règlements, la gestion et l’entretien des projets qu’ils réalisent peuvent avoir un impact important sur la façon dont les enfants expérimentent leur quartier et l’espace public.

Quelques-uns des points à surveiller et à réviser, le cas échéant :

  • L’interdiction de jouer dans la rue.
  • Le port obligatoire du casque de vélo.
  • La tentation de couper les budgets d’entretien des espaces de jeu.
  • L’âge à partir duquel les enfants peuvent se déplacer seuls.
  • La discrimination envers certains groupes d’enfants sur la base de la race, de l’ethnie ou de l’âge.

Saillie végétalisée drainante, Montréal, arrondissement Le Sud-Ouest

Principe 8. Être opportuniste.

Les villes qui n’ont pas encore mis les enfants au cœur de leurs actions doivent saisir toutes les opportunités de faire mieux.

Quelques occasions à saisir :

  • Travaux pour renforcer la résilience climatique
  • Revitalisation ou verdissement des espaces publics
  • Projets de construction résidentielle
  • Travaux routiers
  • Construction ou rénovation d’écoles
  • Utilisation des arbres abattus d’un parc pour fabriquer des éléments favorisant le jeu libre
jouer au hockey dans la rue

Principe 9. Faire vivre l’espace public.

Réfléchir à la manière dont les espaces peuvent être repensés et revitalisés pour être attrayants est particulièrement utile pour s’engager dans une démarche d’urbanisme adapté aux enfants. La fermeture temporaire des rues aux autos est une tendance importante partout dans le monde, chaque municipalité adaptant le concept à sa guise.

Quelques autres idées :

  • Organiser des événements cyclistes de masse pour les enfants (Kidical Mass Event).
  • Installations ludiques ou artistiques temporaires pour réduire les inconvénients des perturbations causées par de grands et longs travaux résidentiels et routiers.
  • Marketing social : en 2017, la ville de Tel-Aviv a lancé la plate-forme Digitaf à l’intention des familles de jeunes enfants : on peut notamment y chercher les activités familiales gratuites ou à faible coût, la programmation jeunesse des bibliothèques, tec.
  • Programmer des activités hivernales.

Bacs Incroyables comestibles, Victoriaville

De telles initiatives favorisent le changement, car elles offrent la possibilité d’expérimenter et de montrer le potentiel de projets plus permanents. Ainsi, à Fortaleza, un projet de sécurité routière initialement prévu comme un projet pilote temporaire est devenu permanent sous la pression de la population locale.

Les réalisations municipales décrites par Tim Gill dans Urban Playground: How Child-Friendly Planning and Design Can Save Cities sont souvent le fruit d’une collaboration entre la ville et un ou plusieurs organismes à but non lucratif dédiés à la cause des enfants. Des fondations et le milieu privé sont également parties prenantes dans certains projets. Et plusieurs changements dans l’aménagement des quartiers et des espaces urbains sont issus de mouvements citoyens qui ont su, parfois après des années de lutte, convaincre leurs élus de passer à l’action.

Note. Les 9 principes présentés dans le livre de Tim Gill sont inspirés de plusieurs sources comme la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant. D’autres sont tirés des meilleures pratiques en matière d’urbanisme, de participation, de politique et de programmation, ainsi que des projets menés par certaines villes et organisations non gouvernementales.

Tim Gill

Tim Gill – Crédit : Guardian New & Media Ltd

* Tim Gill est auteur et conférencier. Il travaille comme expert de l’environnement bâti au sein du Design Council, une organisation qui conseille le gouvernement britannique en matière de design. Depuis mars 2020, il est également chercheur invité à l’Université de Reading (School of Psychology and Clinical Language Sciences). Il tient un blogue sur les villes pensées pour les enfants : Rethinking Chilhood.

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