Premières Nations

Diabète chez les Autochtones: une pandémie imminente

Le 6 avril 2017

Depuis que j’ai commencé ma pratique de la médecine, en1984, je surveille avec attention, mais aussi avec une certaine inquiétude, les statistiques sur le diabète.

Tout au long de la longue marche Innu Meshkenu, je n’ai pu que constater l’ampleur du phénomène et, surtout, ses conséquences humaines. Ce que j’appréhendais dans les années 80 s’est malheureusement concrétisé aujourd’hui. Les chiffres parlent d’eux-mêmes.

Chez les Autochtones de 40 ans et plus, on compte désormais 40 % de diabétiques de type 2, alors qu’ils « ne sont que » 10 % chez les non-autochtones. De plus, le diabète apparaît en moyenne 10 ans plus tôt chez les Autochtones. Pour couronner le tout, au sein des Premiers Peuples, on constate des taux de complications (néphropathie, rétinopathie, neuropathie périphérique, maladie cardiaque) 3 à 4 fois plus élevés que la moyenne québécoise.

Si l’on considère la jeunesse de la population autochtone à l’heure actuelle, il est peu de dire que l’enjeu de santé publique auquel nous ferons face dans les 2 ou 3 prochaines décennies est immense. Sans vouloir être alarmiste, on peut parler d’un réel risque de pandémie. Et au-delà des répercussions douloureuses sur les personnes aux prises avec le diabète, il y a également lieu d’anticiper des coûts énormes à prévoir sur les budgets de l’État.

Un phénomène complexe

Avant de mettre en valeur les solutions envisageables, j’aimerais évoquer certaines des raisons qui expliquent la situation. Difficile de les couvrir en quelques lignes, mais il importe de savoir que le mode de vie des Autochtones est encore fortement soumis aux effets de la colonisation. Un aîné Cri m’avait ému, il y a plusieurs années, en résumant les choses simplement : « Nos ancêtres ne connaissaient pas le diabète encore au début du 20e siècle, il est apparu depuis que la colonisation a enlevé la douceur de nos vies (since they have removed the sweetness of our lives) ».

Il est clair que les politiques d’assimilation, qui ont, dès la fin du 19e siècle, créé les réserves et les écoles résidentielles, ont eu un impact direct sur les habitudes de vie des Premiers Peuples, autant au niveau de l’activité physique que de l’alimentation. La fierté de nos ancêtres, que je valorisais dans mon billet précédent, en a pris un sérieux coup, alors que la sédentarisation forcée a mis en péril la chasse, la cueillette, la trappe, la pêche, etc., autant d’activités qui exigeaient un effort physique intense, tout en fournissant une source d’aliments sains.

Par ailleurs, on associe souvent, à tort, le diabète à une question génétique chez les Autochtones. À proprement parler, il faudrait plutôt évoquer une question d’adaptation génétique à la diète et au mode de vie occidentaux. À ce titre, des recherches réalisées sur le métabolisme chez les Hopis et les Pimas ont permis d’identifier un gène relatif à la capacité de maximiser les apports caloriques. En d’autres termes, en s’alimentant abondamment lors des périodes « fastes », les individus se renforçaient pour passer à travers les disettes subséquentes. On peut donc dire qu’il y a, chez les Premiers Peuples, une certaine prédisposition à prendre du poids, ce qui permettrait d’expliquer que le taux d’obésité et la prévalence du diabète sont à 3 à 4 plus élevés chez les autochtones vivant en milieu urbain que chez ceux encore en territoire. En parallèle, la diète nord-américaine impose un deuxième défi : le « challenge glucidique ». Devant une alimentation qui est passée de 30 à 70 % en termes d’apports en glucides, le pancréas n’était effectivement pas prêt à sécréter suffisamment d’insuline pour supporter ce changement.

La mobilisation est en marche !

On le voit aisément ; le drame sanitaire qui nous guette se joue tant sur le plan des facteurs environnementaux que sur celui des choix individuels. Il ne faudrait néanmoins pas voir le phénomène du diabète comme une fatalité. Pour faire face à un enjeu aussi multifactoriel, les interventions doivent être de nature intersectorielle. Des solutions existent, de nombreuses communautés en font la preuve quotidiennement en se mobilisant et en innovant pour prévenir le diabète et faire la promotion des saines habitudes de vie. Sachant qu’un dollar investi en prévention permet d’en économiser 10 en soins curatifs, voire 20, si on considère les effets au-delà de l’individu, l’enjeu est de taille et nous impose de demeurer dans l’action. Je vous en reparlerai en détail dans mon prochain billet.

En passant, c’est pour toutes ces raisons que j’appuie le Regroupement pour un Québec en santé. Si vous avez envie d’en savoir plus sur cette initiative qui rallie désormais près de 1 200 organisations à l’échelle du Québec et des Premières Nations, je vous invite fortement à consulter cette page et à vous joindre à la démarche.