Santé et services sociaux

Consommation de sucre: 50 ans de conseils nutritionnels sous influence

Consommation de sucre: 50 ans de conseils nutritionnels sous influence
François Grenier

François Grenier

JOURNALISTE | 100º

L’industrie du sucre a secrètement financé des recherches, dans les années 60, pour que leurs conclusions lui soient favorables, révèle une étude qui vient d’être publiée dans le Journal of the American Medical Association (JAMA).

Les auteurs de cette étude ont découvert que, dès les années 1950, le lobby industriel a commencé à déployer une stratégie dans le but de faire augmenter la consommation de sucre dans la population. Cette stratégie consistait, entre autres1, à faire des gras les seuls responsables des maladies coronariennes, tout en minimisant les effets néfastes du sucre sur la santé.

Cette analyse historique, basée sur des documents d’archives de l’Université Harvard, montre que deux éminents chercheurs de cette prestigieuse institution auraient été payés par le lobby du sucre afin de publier des articles dans le New England Journal of Medicine. Deux articles marquants qui associaient la consommation de gras aux risques de maladies coronariennes tout en évitant le plus possible de souligner la contribution du sucre. L’un de ces chercheurs, une véritable vedette auprès des nutritionnistes de l’époque, a même participé à l’élaboration du premier guide alimentaire américain dans les années 1970.

Des sucres ajoutés et cachés…

Aux yeux des auteurs de cette étude, l’industrie a gagné son pari puisque, pendant des décennies, toute l’attention médiatique s’est portée sur les gras alimentaires. Et, malgré leur bonne volonté, tant les autorités de la santé publique que les nutritionnistes ont contribué à renforcer ce message. Si bien que, l’industrie de la transformation, elle-même, s’est mise à réduire les teneurs en gras de ses produits. Or, pendant ce temps la consommation de sucre n’a cessé d’augmenter. Et c’est paradoxalement en bonne partie à cause de la reformulation des produits plus faible en gras si les sucres sont devenus toujours plus présents au fil des ans.

De nos jours, près de 80 % des aliments transformés contiennent du sucre. On en trouve même dans les aliments salés. Ces sucres cachés sont omniprésents. Et ils sont même difficiles à identifier. Dans une entrevue accordée à le Soleil, le chercheur à l’Université Laval et spécialiste du diabète, André Marette, auteur du livre La vérité sur le sucre, avouait être lui-même incapable de calculer sa quantité quotidienne de sucres ajoutés.

Moins gras, mais plus sucrés.

L’utilisation des sucres ajoutés dans les produits transformés peut jouer de nombreux rôles, notamment au chapitre de la conservation, ou pour diminuer l’acidité. Mais on les emploie aussi pour améliorer la texture des aliments. L’organisme français 60 Millions de consommateurs a publié, au printemps dernier, une analyse de 192 produits alimentaires. Le rapport révèle, par exemple, qu’une vinaigrette « légère », avec moins de gras, peut contenir deux fois plus de sucre que sa contrepartie ordinaire.

Un lobby puissant

Pour de nombreux experts, l’industrie du sucre agit comme le faisait celle du tabac. Ce sont les mêmes tactiques qui sont utilisées. Il s’agit d’un lobby qui exerce de fortes pressions sur les gouvernements pour éviter, par exemple, que leurs publicités ciblées ne soient encadrées ou pour s’opposer à des règles d’étiquetage plus strictes. L’industrie n’hésite pas, non plus, à intenter des poursuites contre les autorités qui s’aviseraient à taxer les aliments sucrés. Enfin, comme pour faire écho aux années 1960, certains des plus gros joueurs de l’industrie, encore tout récemment, finançaient secrètement des centres de recherche en nutrition.

Source : Journal of the American Medical Association

1 Les mêmes auteurs ont publié une étude, en mars 2016, qui dévoile les manœuvres utilisées par le lobby du sucre afin d’influencer le National Institute of Dental Researchs et détourner l’attention des autorités de la santé publique, alors que le premier responsable des caries dentaires est le sucre.

2 Un excellent article publié dans The Guardian nous apprend que, à l’époque, certains chercheurs ont bien tenté de tirer la sonnette d’alarme au sujet des risques que faisaient peser sur la santé une trop grande consommation de sucre. Ce fut le cas du chercheur britannique John Yudkin, dont la réputation a par la suite été détruite.