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Équité raciale et nature urbaine: des préjugés qui ont la vie dure

Équité raciale et nature urbaine: des préjugés qui ont la vie dure

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À l’heure où les enjeux relatifs à l’inclusion sont débattus sur toutes les tribunes, une étude financée par Nature Canada lève le voile sur la faible présence des personnes racialisées dans les espaces naturels urbains et dans les activités axées sur la nature. Portrait de la situation et pistes d’action.

Françoise Ruby

Françoise Ruby

JOURNALISTE | 100º

Un peu de contexte

Nature Canada est un organisme à but non lucratif ayant pour mission de protéger les environnements naturels partout au pays, à travers un réseau comptant plus de 350 organismes et 80 000 membres. L’organisme pilote le programme CommuNature, qui a pour but de connecter les résidents urbains, en particulier les enfants, à la nature de proximité.

Afin d’améliorer ce programme au chapitre de l’équité et de l’inclusion, Nature Canada a financé une étude portant sur la sous-représentation et la sous-participation des groupes minoritaires dans le domaine de l’écologie et de l’observation de la nature. Mission : évaluer les besoins des communautés, mieux comprendre les raisons culturelles et psychologiques du manque de contacts des jeunes gens racialisés avec la nature et recommander des mesures pour surmonter ces obstacles.

L’étude a été confiée à Jacqueline L. Scott1 et Ambika Tenneti2, deux doctorantes issues de minorités visibles, et comprend plusieurs volets :

  •  une revue de la littérature ;
  • une analyse de l’environnement ;
  • la consultation de groupes cibles ;
  • des entrevues avec des leaders autochtones afin d’explorer le rôle qu’ils pourraient jouer auprès des jeunes racialisés.
Homme noir jogging

Des obstacles teintés de préjugés tenaces

La revue de la littérature révèle que la façon dont la majorité blanche perçoit le rapport des jeunes immigrants à la nature est teintée de racisme. Quelques exemples :

Un manque de connaissances. Les recherches portant sur les expériences de plein air dès le jeune âge et les relations humain-nature qui en résultent à l’âge adulte, n’incluent pas le vécu de jeunes racialisés.

Les préjugés historiques. Tant au Canada qu’aux États-Unis, les clubs de plein air ont été créés pour que les hommes passent du temps dans la nature sauvage afin de préserver leur masculinité, « menacée par la vie en milieu urbain ». Les interdictions visant les femmes se sont estompées, mais les restrictions raciales persistent.

« Les jeunes de couleur s’intéressent à la nature, mais leur enthousiasme est freiné parce qu’ils voient rarement des personnes comme eux dans les groupes environnementaux, les activités de plein air et les médias axés sur la nature. »

femme noire en kayak

Les images associées à la nature. Les magazines, les livres et les publicités portant sur la conservation de la nature et les activités de plein air mettent essentiellement en valeur des personnes blanches. Les auteures signalent notamment que ce n’est qu’en 2018 que le grand détaillant Mountain Equipment Coop (maintenant Mountain Equipment Company) a commencé à modifier ses publicités afin de les rendre plus inclusives.

La crainte d’être perçus comme des intrus. Souvent, ont constaté les chercheures, « l’imaginaire blanc ne conçoit pas les personnes noires ailleurs que dans un décor urbain. » Ainsi Phillip Morgan, qui a traversé le pays à vélo en six semaines en 2019, s’est constamment fait demander ce qu’il faisait et d’où il venait réellement pendant son périple. Pour plusieurs, il était inconcevable qu’un Canadien noir relève un tel défi.

Les professions liées à la nature. De nombreux jeunes racialisés indiquent que leur désir de réussir leurs études les empêche de passer du de temps dans la nature. Ils étudient dans divers domaines où des personnes de leur communauté travaillent, mais, faute de modèles inspirants, n’ont pas d’incitatif à investir les professions liées à l’environnement.

jeune fille en plein air

La pandémie : une ouverture vers la nature urbaine

L’étude, qui a commencé au début de 2020, a coïncidé avec une période de confinement provoquée par la pandémie. Dans ce contexte, certains jeunes issus de différentes communautés culturelles ont commencé à explorer des espaces naturels urbains où ils n’étaient pas ou peu allés auparavant. Le fait qu’ils se soient aventurés dans la nature, hors de leur zone de confort, représente une opportunité pour les organismes dédiés à la nature, soulignent les auteures de l’étude. 

Des recommandations pour les organismes de protection de la nature

Bien que cette étude ait été menée dans le but d’améliorer le programme CommuNature, Nature Canada en diffuse les constatations et les recommandations dans l’espoir que d’autres organismes dédiés à la nature y trouvent des idées inspirantes et utiles.

Partenariats avec les villes. Les communautés racialisées participeraient plus volontiers à des activités axées sur la nature si elles étaient organisées en milieu urbain, à travers des partenariats entre les villes et les organismes communautaires
Programmes d’écologie urbaine. De tels programmes permettent de renforcer l’idée que les villes et la nature sont liées et ne constituent pas des sphères distinctes.

Heures de bénévolat. Les programmes d’éducation civique au secondaire demandent aux jeunes de faire un certain nombre d’heures de bénévolat. Il y a là une occasion pour les groupes dédiés à la protection de la nature de mobiliser les jeunes racialisés.

Collaboration avec des organismes jeunesse. Les auteures insistent sur le fait que les possibilités de collaboration entre les organismes d’aide aux immigrants et les organismes autochtones devraient être davantage explorées et soutenues par des ressources suffisantes pour en assurer le succès. Les Autochtones détiennent non seulement un savoir qu’ils souhaitent faire reconnaître et partager, mais ils sont aussi conscients que les organisations dédiées à l’environnement et les programmes de sensibilisation à la protection de la nature sont issus de la culture blanche.

enfant serre un arbre

Représentation médiatique. Bien que les jeunes des diverses communautés ethniques soient intéressés par la conservation de la nature et la protection de l’environnement, ils sont généralement absents de la représentation médiatique dans ces secteurs et sont peu enclins à faire entendre leur voix. Les groupes de protection de la nature devraient porter attention à ce point, notamment dans leurs sites web et leurs médias sociaux. Cependant, ils ne doivent pas s’arrêter là, afin d’éviter que ce geste soit considéré comme purement symbolique.

Carrières environnementales. Il est essentiel que les jeunes soient informés de l’éventail des professions possibles dans les secteurs de la conservation, des loisirs de plein air et de l’environnement. « Il leur sera ainsi plus facile de convaincre leurs parents qu’une marche en forêt peut être utile ou que l’étude de sujets environnementaux peut constituer un choix de carrière enrichissant », soulignent les auteures.

À ce chapitre, Nature Canada et Parcs Canada ont mis en place Travaille pour prospérer, un programme pancanadien, qui vise à faciliter l’acquisition d’une expérience professionnelle pour les jeunes de 15 à 30 ans autochtones, noirs ou de couleur. Ces derniers recevront un salaire de 17,50 $/heure, ainsi que de la formation et du mentorat.