Agroalimentaire

La science selon Coca-Cola: entre l’ombre et la lumière

La science selon Coca-Cola: entre l’ombre et la lumière

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Il a souvent été question, ces derniers temps, des enjeux éthiques que soulève le financement de la recherche en santé et en alimentation par le secteur privé.

Équipe de rédaction 100º

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Des événements récents, aux États-Unis, apportent un éclairage nouveau sur les jeux de coulisses qui, jusqu’à présent, s’étaient tramés dans l’ombre.

En août dernier, un papier du New York Times suscitait l’émoi en divulguant certaines des manœuvres employées par la compagnie Coca-Cola pour influencer les recherches menées sur les impacts de la consommation de boissons sucrées. Afin de démontrer sa bonne foi et d’afficher sa transparence, Coca-Cola dévoilait, le 22 septembre 2015, la liste des organismes publics et des centres de recherches américains ayant reçu du financement de sa part pour soi-disant lutter contre l’obésité. En 5 ans, Coca-Cola admettait ainsi avoir versé plus de 120 millions $ US à la « recherche ». Cette annonce a vite été suivie par d’importantes répercussions. Par exemple, quelques jours après cette nouvelle, l’Association des pédiatres américains, en plein désarroi, annonçait mettre fin à son partenariat avec Coca-Cola.

Un cadeau empoisonné?

Dans la foulée de ces événements, on apprenait également que Coca-Cola avait offert un million de dollars à l’École de médecine de l’Université du Colorado afin mettre sur pied une ONG appelée Global Energy Balance Network. Son rôle, maintenant avoué, était de minimiser l’impact de la consommation des boissons sucrées sur la prévalence de l’obésité dans le but de plutôt insister sur le rôle essentiel de l’activité physique dans le maintien d’un poids santé. Le 6 novembre 2015, l’Université du Colorado, tout en continuant d’affirmer que ce financement n’avait pas altéré la qualité du travail des chercheurs, annonçait néanmoins qu’elle allait remettre les argents reçus. Or, une enquête récente a permis de retracer des échanges de courriels entre les chercheurs de cette ONG et des hauts dirigeants de Coca-Cola. Dès le départ, ceux-ci ont manifesté leur souhait de voir l’ONG infiltrer les médias sociaux et développer une stratégie d’information destinée à contrecarrer « la rhétorique exagérée des extrémistes de santé publique qui veulent taxer ou limiter la vente des aliments jugés malsains ».

Deux semaines plus tard, la scientifique en chef de la compagnie Coca-Cola, qui était partie prenante dans ces manigances, annonçait son départ à la retraite, à l’âge de 61 ans. Et, dans un rare entretien accordé à l’Associated Press, Sandy Douglas, le président de Coca-Cola pour l’Amérique du Nord, réitérait les vœux de sa compagnie de rétablir les liens de confiance avec ceux qui critiquent des boissons sucrées. Il affirmait, au surplus, que la compagnie Coca-Cola est toujours restée fidèle à ses valeurs de civilité, d’inclusion et d’engagement sociétal. C’est à peine s’il ne se posait pas en victime des médias. Il a plutôt opté pour jeter le blâme sur la scientifique en chef et le chercheur responsable de l’ONG impliqué dans l’affaire. L’important était de protéger l’image publique de la compagnie.

L’art de semer le doute

Ces révélations troublantes ne sont d’ailleurs pas sans rappeler les efforts déployés par Coca-Cola afin de réduire la portée de la taxe sur les boissons sucrées au Mexique. De tels événements mettent en lumière les stratégies utilisées par plusieurs transnationales alimentaires dans le but de brouiller le discours scientifique et surtout de maintenir le public dans le doute. Cela confirme d’ailleurs les craintes exprimées, sur ce sujet, par la Dre Margaret Chan, directrice de l’Organisation mondiale de la santé. En effet, il est parfois difficile d’obtenir des preuves tangibles démontrant l’ingérence de l’industrie alimentaire dans la recherche scientifique. Car, très souvent, la véritable nature de ces partenariats peut rester secrète, et parfois même ne reposer que sur une entente verbale, voire un simple courriel. Mais, pour une fois, le dévoilement de cette sombre affaire va forcer les partis à se repositionner, quitte à se retirer de partenariats moralement discutables et surtout dommageables pour leur image publique.

Toutefois, ici, au Canada et au Québec, sommes-nous vraiment plus avertis et mieux informés sur les rouages complexes régissant le financement, par le secteur privé, de la recherche en alimentation ? Ne joue-t-on pas, comme le font les Américains, nous aussi à l’autruche ? À la lumière de ces récents événements, la vigilance est certainement de mise.