Nouvelle étude

11 millions de tonnes d’aliments comestibles gaspillées chaque année au Canada

Le 21 janvier 2019

Des tonnes de pommes qui pourrissent sous les arbres faute de main-d’œuvre ou de prix équitable pour les producteurs, des surplus de lait carrément jetés et des milliers d’acres de légumes qui se putréfient dans les champs pour cause de commandes annulées… Une vaste étude dresse un portrait accablant des défaillances de notre système agroalimentaire, basé sur la croissance à tout prix, sur des produits normés, parfaits et toujours disponibles. La situation n’est pas sans issue, mais des changements majeurs doivent être amorcés dès maintenant.

Contrairement aux études précédentes, cette nouvelle enquête révèle que ce sont les acteurs de l’industrie agroalimentaire, et non les consommateurs, qui sont responsables de la grande majorité (79 %) de ce gaspillage alimentaire évitable.

gaspillage alimentaire

« De fait, la grande force de cette étude, c’est qu’elle est la première à mesurer le gaspillage des aliments en tonnes, plutôt qu’en dollars », explique Éric Ménard, coordonnateur du RÉGAL – Réseau contre le gaspillage alimentaire.

Comme le souligne cet expert de la lutte au gaspillage, il y avait une distorsion des résultats dans les études précédentes, parce que le prix d’un brocoli au champ est bien moindre que celui d’un brocoli acheté à l’épicerie. « En se basant uniquement sur la valeur monétaire des aliments, ces études concluaient que les consommateurs étaient responsables de 47 % du gaspillage, alors que cette proportion est de 21 % selon ce nouveau rapport, précise-t-il. Ça change radicalement la donne ! »

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Un rapport étoffé

Cette étude a été réalisée par l’entreprise Value Chain Management International, à la demande de Second Harvest, le plus gros organisme canadien en matière de lutte au gaspillage et à l’insécurité alimentaire. Elle comprend un rapport technique de 122 pages et une feuille de route de 32 pages.

Précisons d’emblée que les auteurs de l’étude distinguent deux types de pertes/gaspillage (food loss and waste – FLW) :

  • le gaspillage inévitable concerne les éléments non comestibles des aliments : enveloppes des céréales, os des animaux, coquilles des noix, écorces et peaux des fruits et légumes, etc. Au Canada, ce gaspillage inévitable se chiffre à 24 millions de tonnes.
  • le gaspillage évitable est celui des aliments comestibles qui sont jetés entre le champ et l’assiette. Il représente 11 millions de tonnes !

Notez que ce texte rapporte seulement les données sur le gaspillage alimentaire évitable.

gaspillage alimentaire

Une industrie agroalimentaire qui considère le gaspillage comme normal

« Le gaspillage est malheureusement intrinsèque au fonctionnement du système agroalimentaire actuel, déplore Éric Ménard. Même si l’industrie affirme que la réduction des pertes est une priorité, elle s’en sort en fait très bien, tout en gaspillant énormément ! »

« Je souhaite que cette étude provoque un électrochoc au niveau gouvernemental et incite les décideurs politiques à imposer des règles à l’industrie alimentaire plutôt que d’espérer, en vain, qu’elle s’autorèglemente. » Éric Ménard, coordonnateur du RÉGAL  Réseau contre le gaspillage alimentaire

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Production, transformation, fabrication, distribution

Les étapes du gaspillage alimentaire

Voici ce que les auteurs du rapport ont constaté :

– 6 % du gaspillage se produit à la ferme ou à la serre (0,66 million de tonnes/2,88 milliards de dollars) : l’obsession de la perfection esthétique des fruits et des légumes, la fluctuation des prix et des changements dans les règlements concernant les travailleurs saisonniers font partie des causes de ce gaspillage évitable. Après la récolte, plusieurs barrières empêchent de récupérer et de donner les aliments, comme le manque de coordination entre les producteurs et les organismes récupérateurs, et les clauses d’assurance récolte qui interdisent de donner des aliments comestibles.

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« Une partie du système alimentaire est basée sur des transactions d’aliments qui ne nourrissent personne. » Éric Ménard

20 % du gaspillage se produit durant la transformation des aliments (2,25 MT/11,17 G$) : le calibrage des aliments (taille, forme, apparence couleur) entraîne des rejets pour lesquels il n’existe pas toujours de marché secondaire. La crainte de perdre des profits, qui incite les transformateurs à surproduire, et des procédés inefficaces sont d’autres causes du gaspillage à cette étape.

23 % du gaspillage se produit durant la fabrication (2,57 MT/9,78 G$). La confusion entre la date de péremption et la date « meilleur avant », ainsi que des contrats qui forcent les détaillants à détruire des produits alimentaires plutôt que de les donner, sont deux des obstacles qui empêchent leur récupération et leur redistribution.

– 5 % du gaspillage se produit dans le secteur de la distribution (0,55 MT/2,41 G$). Ces pertes sont causées, entre autres, par une mauvaise température de stockage, des retards de livraison et une mauvaise manutention des produits.

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Commerce de détail, hôtellerie et restauration, ménages

12 % du gaspillage se produit dans le commerce de détail (1,31 MT/5,7 G$). La loi des « tablettes toujours pleines » provoque du gaspillage, tout comme le manque de directives fermes et claires quant à la gestion des surplus d’aliments comestibles, qui entraîne des interprétations différentes des règlements provinciaux et municipaux. Résultat : des aliments comestibles sont envoyés à l’enfouissement. Autre enjeu : cet enfouissement est actuellement moins coûteux et plus simple que le don des aliments.

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13 % du gaspillage se produit dans les hôtels, les restaurants et les institutions (1,44 MT/7,14 G$). Les buffets à volonté, la taille des portions dans les restaurants et l’absence de menu dans les hôpitaux font partie des causes du gaspillage dans ce secteur.

21 % du gaspillage se produit dans les foyers (2,38 MT/10,37 G$). Cet aspect du gaspillage alimentaire dépasse le cadre de ce rapport, mais les auteurs ont tout de même calculé, en se basant sur des données de Statistiques Canada, que le gaspillage alimentaire de chaque foyer correspond à 1766 $.

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L’énorme coût caché des aliments

Le coût des impacts environnementaux n’est pas inclus dans le prix des aliments, alors que les 11 millions de tonnes gaspillées chaque année génèrent 56 millions de tonnes d’alents CO2 selon les auteurs de l’étude. Ceux-ci considèrent que les politiques qui amènent l’industrie agroalimentaire à ne pas internaliser le coût réel du gaspillage, ainsi que la croyance selon laquelle la réduction du gaspillage alimentaire serait nuisible à la viabilité du secteur agroalimentaire font partie des problèmes auxquels l’industrie et les gouvernements doivent s’attaquer.

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Un enjeu systémique

Les auteurs interpellent l’industrie et ses associations, ainsi que les gouvernements, pour qu’ils passent à l’action dès maintenant. Ils affirment qu’aborder les enjeux du gaspillage alimentaire de façon systémique génèrerait des avantages économiques, environnementaux et sociaux énormes. Ils recommandent les 3 démarches suivantes :

  1. Se doter d’outils standardisés pour mesurer, évaluer et suivre le gaspillage alimentaire. Améliorer les prévisions (production/consommation), la communication et la collaboration.
  2. Utiliser le mentorat et le renforcement des capacités afin de susciter le changement dans les pratiques commerciales.
  3. Créer un environnement favorable à la récupération et la redistribution alimentaire en modifiant les politiques, les lois et règlements qui vont à leur encontre. Pour y arriver, les différents paliers de gouvernement et l’industrie doivent s’engager dans une collaboration axée sur des résultats.
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Éric Ménard est lui aussi convaincu qu’il faut changer le système en profondeur pour enrayer le gaspillage. « L’industrie alimentaire se comporte comme toutes les autres industries et carbure à la croissance infinie, soutient-il. Cette surproduction est irrationnelle, parce qu’on pourrait produire beaucoup moins tout en nourrissant autant ou plus de gens à un moindre coût environnemental ! »

« L’industrie justifie ses pratiques en affirmant que le consommateur exige que tout soit disponible en tout temps, poursuit Éric Ménard, mais si l’ensemble du secteur et les consommateurs acceptaient de s’adapter aux fluctuations et aux variations de l’approvisionnement alimentaire, la réduction du gaspillage serait sur la bonne voie. »

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« Je suis conscient qu’il s’agit d’un enjeu très complexe aux ramifications innombrables, mais c’est nous qui avons créé ce système, donc nous pouvons en changer les règles en nous tournant par exemple, vers l’économie circulaire, souligne-t-il. L’entreprise LOOP en est un bon exemple, car elle fabrique des jus à partir de fruits et légumes qui autrement finiraient à l’enfouissement. Les premières Assises québécoises de l’économie circulaire, qui se sont tenues en décembre à Montréal, démontrent que ce modèle est parfaitement adapté à la transition qui s’impose. »

Pour consulter les rapports en ligne :

Nikkel, L. et collab. (2019). The Avoidable Crisis of Food Waste: Roadmap; Second Harvest and Value Chain Management International; Ontario, Canada

Gooch, M. et collab. (2019). The Avoidable Crisis of Food Waste: Technical Report; Value Chain Management International and Second Harvest; Ontario, Canada



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Ce sujet vous intéresse?

Saviez-vous que la Table québécoise sur la saine alimentation en publié à l’automne 2018, un rapport sur les causes du gaspillage alimentaire au Québec?

Visionnez également la conférence 100° donnée par Éric Ménard en décembre 2017.