Montréal

Jardin de passage: un alliage inusité entre l’art et l’agriculture urbaine

Le 2 juin 2020

Début mai, l’artiste montréalaise Nancy Guilmette investissait l’espace vacant du Cinéma Moderne, fermé en raison du confinement, pour y installer, devant la grande vitrine, étagères et néons. Son projet : produire d’ici la fin du mois 2 000 plants de légumes au vert resplendissant !

Nous sommes au plus fort du confinement. La rue Saint-Laurent est déserte. Même les cases de stationnement sont vides. Seul signe d’activité visible, les clients de la boulangerie Guillaume, tout à côté du Cinéma Moderne, qui sagement font la file, à distance respectueuse des consignes, pour acheter du pain et des pâtisseries.

Crédit photo : Teejay Bhalla

Puis, du jour au lendemain, le regard des rares passants, habitués de déambuler devant des vitrines muettes, est attiré par les rayons de lumière blanche que diffuse une batterie de néons suspendus sous des dizaines d’étagères métalliques. Au centre de l’espace qu’elles délimitent, s’affaire Nancy Guilmette, vêtue de sa combinaison orange, et tournant discrètement dos à la vitrine.

Lorsqu’on lui demande si, en cette période de confinement, sa tenue vestimentaire est une allusion aux uniformes de prisonniers américains, comme nous le sommes tous un peu devenus, elle répond plutôt que le port de la combinaison procède d’abord d’un rituel, essentiel à sa démarche, et qu’elle a choisi la couleur orange en raison de son contraste vif avec les teintes de vert de ses plants en train de croître.

L’art vivant

« Jardin de passage, c’est de rendre accessible à tout le monde la beauté de la germination dans des lieux inusités et hors normes. »

Nancy Guilmette en est à la seconde édition de son projet Jardin de passage. « Pour ma première installation vivante dans un lieu éphémère, j’avais choisi la galerie Corridart, chez Lambert et Fils, explique-t-elle. Puisque je considère que la végétation est une œuvre d’art, mon installation était donc à sa place dans une galerie d’art. L’idée était de créer un tableau vivant, à la différence d’une nature morte… »

Crédit photo : Teejay Bhalla

« Je trouve de la beauté dans la lenteur de la germination, poursuit-elle. Toutes ces teintes de verts ont à mes yeux une grande valeur artistique. Et c’est justement pour la faire voir que je choisis des lieux qui, par définition, paraissent incompatibles. Des lieux dans lesquels les gens n’imaginent pas que des plantes peuvent pousser. C’est pour susciter leur intérêt, la curiosité de ces urbains qui n’ont plus de contacts avec cette réalité pourtant fondamentale. »

Crédit photo : Teejay Bhalla

Fiat lux

« Le Cinéma Moderne s’illuminera de l’intérieur comme si son projecteur endormi se réveillait d’un long sommeil donnant à la végétation sa vivacité. »

Pour la seconde édition de Jardin de passage, Nancy Guilmette a dû trouver un nouvel endroit pour s’installer, car le lieu qu’elle avait initialement choisi ne pouvait plus la recevoir en raison de la COVID-19. C’est alors qu’elle a remarqué le Cinéma Moderne, vidé de ses spectateurs sur une rue Saint-Laurent complètement déserte. « Je me suis dit qu’il existait un parallèle entre la lumière du projecteur qui anime la salle obscure et mes éclairages qui donnent vie au spectacle de la germination. Avec mon installation, c’est comme si la vie allait graduellement reprendre ses droits derrière la vitrine du cinéma devenue comme l’écran d’une projection en direct. »

Crédit photo : Teejay Bhalla

L’éloge de la lenteur

« Tout commence dans un lieu vide et, au bout d’un mois, on se retrouve avec 2 000 plants d’un vert foudroyant ! »

C’est au rythme de la lenteur imperturbable du processus de germination que Nancy Guilmette a apprivoisé, au fil des jours, les piétons et les cyclistes du quartier, et même des automobilistes. À force de passer devant la vitrine, plusieurs d’entre eux ont pris l’habitude de faire des pauses toujours plus longues afin de contempler les plants, ou peut-être les comparer à leurs souvenirs des précédentes visites. Et en profiter pour gratifier leur artiste en résidence de sourires toujours plus nombreux et de remerciements pour la joie que leur procurait ce spectacle vivant, lequel avait tout pour incarner l’espoir… Comme une métaphore de la renaissance d’un quartier qui, justement, amorçait son lent processus de retour à la normale.

« Avec la COVID-19, ou à cause d’elle, j’ai constaté que les gens se montraient plus intéressés, plus attentifs à la nature. Qu’ils s’émerveillaient plus facilement. Je pense que je n’aurais pas eu autant de spectateurs sans ce confinement. Les gens n’auraient pas porté la même attention ni manifesté autant d’enthousiasme. Et c’est sans doute parce qu’ils avaient du temps. Ils avaient le temps d’aller marcher. Et le temps d’arrêter. De regarder. De contempler. »

Crédit photo : Teejay Bhalla

Passation

« Rien n’est acquis dans une œuvre d’art, confie Nancy Guilmette. Nous sommes toujours à la merci du matériau, qui est d’autant plus fragile dans le cas du vivant. Alors, durant les 30 jours de cette performance, il s’est installé un stress en moi. Une sorte d’angoisse. Est-ce que des maladies vont, par exemple, compromettre mes plants en cours de route ? J’avais l’impression de marcher sur le fil du rasoir. Car, jusqu’aux derniers jours, le résultat final est demeuré inconnu. Je ne pouvais pas savoir si mon projet aboutirait tant que les plants n’allaient pas passer aux mains des spectateurs. »

L’œuvre a ainsi pris forme, à mesure que se nouaient les liens avec les passants-spectateurs. Puis, le 27 mai, ces spectateurs, comme s’ils passaient à travers l’écran, sont devenus des acteurs, alors qu’ils faisaient la file, toujours à distance respectueuse des consignes, pour venir prendre possession de leurs petits plants du Cinéma Moderne. Un peu à la manière d’un rituel de passation, ils prenaient la relève pour assurer la croissance et la dissémination des fruits de cette performance artistique qui relève de la prouesse horticole.

« J’ai senti beaucoup de fierté chez les gens venus faire l’acquisition de ces plants qu’ils avaient vu pousser, un peu comme s’ils leur appartenaient depuis le début. Certains ont même exprimé la crainte d’échouer, avouant qu’ils en étaient à leur première expérience d’agriculture urbaine. Une première tentative que beaucoup s’apprêtaient à réaliser sur leur balcon, à défaut d’avoir accès à un lopin de terre comme c’est souvent la norme dans le quartier du Mile-End. C’était touchant de voir des jeunes, au début de la vingtaine, tenir pour la première fois de leur vie un petit plant de tomates, précieusement dans leurs mains. »

Crédit photo : Teejay Bhalla

Et l’agriculture urbaine ?

Quand on demande à Nancy Guilmette si sa démarche s’appuie sur l’engouement dont profite de nos jours l’agriculture urbaine, elle répond non, tout en prenant un air légèrement contrit devant la visible déception qu’elle vient de causer à son interlocuteur. Puis, partant d’un grand éclat de rire, elle ajoute : « C’est tout simplement que je trouve ça beau de transformer un lieu vide, voire épuré, en y apportant mes lumières, mes étagères, de la terre et des semences. Puis d’assister à ces débuts très humbles, presque timides, alors que des petits éclats de vert font d’abord tache dans le noir uniforme du terreau, pour graduellement et irrésistiblement s’épanouir. »

Nancy Guilmette reconnaît toutefois qu’il y a 20 ans, ou même seulement 10 ans, l’accueil qu’elle a reçu n’aurait pas été le même. Parce que, aujourd’hui, les gens portent un plus grand intérêt au vert, et à plus forte raison en ces temps de pandémie qui soulignent, entre autres, l’importance de l’autonomie alimentaire. « Je crois qu’il va y avoir davantage de jardins en ville. Je crois que les gens rêvent secrètement d’un retour vers la terre. En particulier la jeune génération, notre relève. Parce que cette terre, qui fait pousser les plantes, elle est belle, elle est essentielle, elle est primordiale. »

Après tout, cette terre donne son nom à notre planète.