COVID-19

La pandémie va-t-elle remettre en cause la densité urbaine?

Le 1 avril 2020

À l’heure où la plupart des pays peinent à aplatir la courbe de contamination à la COVID-19, certains se demandent si cette pandémie ne va pas à jamais transformer le visage de nos villes. Au point même, parfois, de mettre au banc des accusés la densité de leur population. Or, rien n’est moins certain.

Au cours de son histoire, l’humanité a été frappée par de nombreuses épidémies et plus récemment par des pandémies. Plusieurs de ces sombres épisodes ont durablement marqué les esprits et parfois entraîné des changements majeurs dans l’aménagement des infrastructures urbaines.

Les épidémies de choléra, par exemple, qui ont frappé Londres au milieu du 19e siècle, offrent l’un des cas les plus célèbres de transformation en profondeur d’une ville. Après avoir découvert que l’agent infectieux se propageait dans l’eau, on a entrepris de colossaux travaux d’ingénierie afin de reconfigurer entièrement le réseau d’égouts, ce qui a entraîné l’élimination de la maladie.

L’une des leçons intéressantes du cas de Londres, c’est que, une fois compris le mode de propagation d’une maladie, il est ensuite possible de prendre des mesures – ici des travaux pour protéger les puits d’eau potable – afin de se prémunir contre sa menace. Si bien que, aujourd’hui, Londres n’a jamais été plus dense, ni plus populeuse.

L’intensité de la densité

Dans le cas qui nous occupe, et nous préoccupe, on pourra bien sûr objecter que le mode de propagation de la COVID-19 est très différent de celui du choléra. Soit. Toutefois, les mesures de distanciation sociale préconisées pour freiner la progression de la maladie ne permettent pas de conclure que la densité de population dans une ville représente fatalement un facteur d’aggravation1.

« Lorsqu’on analyse froidement la situation, explique Christian Savard, directeur général de Vivre en Ville, on constate que la densité n’est pas nécessairement responsable de la propagation du coronavirus. Si c’était le cas, Hong Kong, l’une des villes les plus densément peuplées au monde, aurait dû être durement touchée par la COVID-19. Or, même si elle a été parmi les premières à être contaminée, elle a rapidement réussi à contenir la contagion. »

Un constat qui, paradoxalement, se vérifie aussi à New York, pourtant de loin le principal foyer d’infection aux États-Unis. En effet, toutes proportions gardées, ce ne sont pas les quartiers les plus denses de la ville qui sont les plus touchés. Autrement dit, bien d’autres facteurs conditionnent la propagation du virus, parmi lesquels certains n’hésitent pas à inclure l’aménagement et la forme bâtie.

Bien plus que la densité, c’est le caractère cosmopolite de New York qui explique le nombre de cas de la COVID-19. « Au Moyen Âge, les villes portuaires, parce qu’elles étaient ouvertes sur le monde, explique Christian Savard, étaient les portes d’entrée des épidémies. Aujourd’hui, ce sont les grandes villes, avec leurs aéroports internationaux. »

Une pandémie annoncée

La pandémie que nous vivons a clairement pris de court les autorités publiques partout à travers la planète. Pourtant, elle était attendue, voire annoncée. Les épidémiologistes ne pouvaient pas prédire quand elle surviendrait, mais ils nous avaient prévenus que toutes les conditions étaient actuellement réunies pour que cela se produise. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un coup d’œil sur la liste des virus émergents qui sont apparus au cours des dernières décennies, de la fièvre de Marburg (1967) jusqu’à l’Ebola (2014) en passant par le V.I.H. (1981) ou le SRAS (2002).

Tous ces virus sont d’origine animale et ont réussi, à la suite de mutations, à franchir la barrière des espèces pour infecter les humains. L’un des premiers facteurs en cause, c’est la destruction accélérée des écosystèmes, notamment celle des forêts tropicales souvent effectuée de manière clandestine. Cela occasionne la multiplication des contacts entre humains et animaux sauvages, entre autres le braconnage, et donc les chances pour un virus de se propager dans les populations humaines.

L’autre facteur réellement déterminant pour qu’une épidémie réussisse à devenir une pandémie repose sur la globalisation des voyages aériens liés à la mondialisation et bien sûr au tourisme de masse. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la COVID-19 est entrée au Canada par les villes de Vancouver, Toronto et Montréal, plaques tournantes du transport aérien.

Tout bien considéré, cette pandémie est non seulement le symptôme de notre arrogance, mais aussi de notre insouciance. Car nous n’étions pas préparés à cette éventualité en dépit de tous les signaux d’alarme. Parmi ceux qui nous avaient prévenus, on doit citer Bill Gates qui, dans la foulée de l’épidémie d’Ebola, en 2015, déplorait à quel point, en tant que sociétés, nous étions loin d’être prêts pour affronter une pandémie. On l’a traité de Cassandre, au lieu de prendre les mesures nécessaires.

Résilience

« Wish for the best, prepare for the worst. »

À l’heure actuelle, personne ne peut dire quand nous sortirons de cette crise sanitaire, et encore moins évaluer les dommages qu’elle entraînera sur les plans social, culturel et économique. Elle va assurément laisser des marques durables dans notre imaginaire collectif. On peut toutefois espérer que la traversée de cette épreuve nous outille davantage afin d’atténuer les impacts de la prochaine pandémie. Car oui, autres pandémies il y aura.

À cet égard, Christian Savard place sa confiance en la résilience des villes. Il rappelle que la densité a aussi pour corollaire la proximité des services de santé, lesquels jouent un rôle important pour freiner toute propagation d’une maladie. « Remettre en cause la densité urbaine en période de pandémie, fait-il remarquer, ce serait jeter le bébé avec l’eau du bain. »

« Je ne pense pas que la pandémie, ou que sa menace l’emporte sur les nombreux avantages du mode de vie urbain, poursuit-il, Surtout les villes qui s’organisent pour être plus résilientes et limiter leur empreinte en carbone. On ne doit pas oublier que les villes, au contraire des banlieues, font partie de la réponse aux changements climatiques ! »

Une autre menace mondiale à laquelle il faut bien sûr se préparer !

« Certes les yeux de l’homme lui apprennent bien des choses; mais de ce que l’avenir leur dérobe encore, nul n’est devin. » – Sophocle

1 On ne considère ici, bien sûr, que les villes dûment urbanisées, dotées d’infrastructures sanitaires et de services de soins de santé. La situation est totalement différente dans le cas des bidonvilles ou des favelas.