Milieu scolaire / Éducation

Enjeux alimentaires contemporains: deux nouveaux programmes à l’UQAM en 2021

Enjeux alimentaires contemporains: deux nouveaux programmes à l’UQAM en 2021
Françoise Ruby

Françoise Ruby

JOURNALISTE | 100º

L’UQAM offrira, dès l’automne 2021, deux programmes de 2  cycle portant sur les enjeux contemporains de l’alimentation. Ces formations aborderont de façon systémique les liens entre alimentation, sociétés, économies, politiques et cultures. Entrevue avec Julia Csergo, professeure au Département d’études urbaines et touristiques de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM, qui a mis ces programmes sur pied.

Pourquoi proposer des études sur l’alimentation, alors que ce sujet est déjà présent dans le cursus de plusieurs universités québécoises ?

L’alimentation est généralement abordée en silo, ou au sein de programmes de nutrition ou d’agronomie. Il s’agira des premiers programmes en Études sur l’alimentation (Food Studies) donnés au Québec. L’objectif est de développer une vision globale des enjeux, ce qui inclut les accords de commerce, la communication touristique, l’économie, les politiques publiques, la responsabilité sociale, etc.

C’est vraiment un champ très large, que nous allons aborder de façon structurée et collaborative, car nous avons pris soin de créer des partenariats avec plusieurs départements de l’UQAM, mais aussi avec l’Université Laval et l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec.

L’idée est de former des étudiants en mesure de comprendre les enjeux systémiques de l’alimentation. En développant une pensée critique face aux nouvelles réalités, ils pourront générer des idées différentes.

Quelles sont ces nouvelles réalités ?

Nous sommes confrontés aux réalités de l’explosion démographique, de l’augmentation de la pauvreté, de la globalisation des échanges, mais aussi à de nouvelles valeurs éthiques concernant, par exemple, la consommation de viande. Ce sont des données, il ne s’agit donc pas de les juger, mais plutôt de savoir comment on peut s’adapter à ces changements pour améliorer le sort de l’humanité et de la planète. Et pour s’adapter, il faut avoir les outils de pensée et d’action.

Je suis historienne de formation. Dans l’histoire, il y a eu beaucoup de crises, de situations difficiles, de catastrophes, mais il y a une capacité de résilience du vivant, de la planète… Il y a toujours des évolutions, des mutations, et l’histoire poursuit son chemin. On est passé par des crises de subsistance, y compris en Occident, à une période d’abondance qui est devenue, par certains aspects, délétère. Il est donc important de comprendre les défis actuels pour mieux les relever.

Quels sont les enjeux les plus importants selon vous ?

Ces enjeux relèvent de réalités très diverses ! Il y a bien sûr la question des changements climatiques, de la transition écologique en agriculture et de la souveraineté alimentaire. Les débats sur la responsabilité sociale, l’éthique et la croissance à tout prix sont aussi très actuels.

Un des cours du programme portera d’ailleurs sur la responsabilité sociale des entreprises de restauration. C’est le moment pour le secteur bioalimentaire de mener une véritable réflexion sur l’impact de leurs activités. On peut produire et manger autrement, en répondant de façon responsable aux besoins des consommateurs, qui, ne l’oublions pas, ont eux aussi un pouvoir à exercer.

Les grands chefs ont un rôle social à jouer. En mettant des aliments locaux au menu, bien sûr, mais également en matière d’éducation et de transmission. Par exemple, La Tablée des chefs est une organisation très intéressante, car elle lutte contre le gaspillage alimentaire, favorise la solidarité du milieu de la restauration et transmet aux jeunes non seulement des habiletés culinaires, mais aussi des valeurs de partage.

Et puis, nous vivons dans un monde où l’accès à des aliments sains produits de façon durable est foncièrement inégal. On peut parler d’une alimentation à trois vitesses : il y a les gens qui ont le luxe d’acheter leur pain chez un artisan boulanger, les personnes dont l’accès au plaisir gustatif passe par la malbouffe bon marché, et celles qui sont aux prises avec l’insécurité alimentaire.

Commission EAT-Lancet

Que pensez-vous des rapports qui sonnent l’alarme sur notre capacité à nourrir la planète en 2050 ?

C’est étrange, il y a des rapports alarmistes et, parallèlement à ça, il y a un discours qui affirme que tout va bien, qu’on a redécouvert la proximité, le local, la qualité, etc. Il y a quand même une position raisonnable, me semble-t-il, entre les deux.

On ne peut pas se satisfaire d’un discours purement alarmiste parce qu’on baisserait tous les bras. On ne peut toutefois pas non plus se satisfaire d’un discours « réconfortant », déconnecté des réalités sociales et environnementales actuelles. Entre les deux, nous avons besoin d’une approche ancrée dans une analyse à la fois critique et constructive.

Ces rapports proposent des pistes d’action, comme la réduction de notre consommation de viande rouge et l’adoption de politiques axées sur une production agricole plus durable.

On est à une croisée des chemins, vraiment. D’une part, on continue à intensifier la production et à développer le modèle des fermes usines. D’autre part, il existe un discours sur les modes de production plus vertueux, plus en phase avec l’environnement, la santé, la qualité, etc.

L’enjeu de la qualité des aliments ne devra plus dépendre uniquement de la conformité aux règles d’hygiène. Il devra inclure la traçabilité, le mode de production, les intrants agricoles, les additifs dans les produits ultra-transformés, le bilan carbone des aliments, etc. Actuellement, le discours médiatique est tout à fait en faveur de l’agroécologie, mais la réalité va souvent du côté de la production industrielle. Il ne faut pas se satisfaire d’un discours qui cache la forêt.

Vos étudiants auront du pain sur la planche pour relever tous ces défis !

En effet ! Le programme est conçu pour les outiller afin qu’ils cernent bien tous les enjeux liés au parcours des aliments de la fourche à la fourchette et qu’ils puissent passer à l’action. Les universités ont, selon moi, une mission sociale. Celle de changer notre regard sur le monde grâce au développement d’une pensée critique axée vers l’action. Les enjeux de transition écologique et de la responsabilité sociale ne doivent pas rester qu’un discours médiatique. Nous devons également prendre conscience que nous avons tous une responsabilité à prendre pour contribuer à améliorer la situation actuelle et devenir les acteurs de notre avenir.

Pour en savoir plus sur les deux programmes offerts à temps complet ou à temps partiel par l’École des sciences de la gestion de l’UQAM :