Alimentation durable

Repenser et transformer le système alimentaire pour réparer nos dégâts

Le 29 janvier 2020

Télécharger le PDF

« Je pense que tout le monde a quelque chose à faire pour transformer le système alimentaire actuel afin d’en finir avec les bêtises monumentales qu’on a faites. Arrêtons d’investir dans des projets qui vont aggraver les choses, adoptons de bonnes pratiques, mais surtout, revoyons les politiques et les législations actuelles dans une perspective de durabilité. »

Voilà le message de Florence Egal, médecin de formation, qui a travaillé plus de 20 ans au sein de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Même si elle a pris sa retraite il y a quelques années, elle continue à offrir, pro bono, du soutien aux villes et aux réseaux de chercheurs qui se penchent sur les enjeux complexes du système alimentaire. Elle collabore notamment avec la Chaire de droit sur la diversité et la sécurité alimentaire de l’université Laval. Extraits choisis d’une conversation avec une experte qui ne mâche pas ses mots !

 

100°. Qu’est-ce qui ne fonctionne pas dans le système alimentaire actuel ?

Florence Egal. Dans les années 1970, les aliments sont devenus des marchandises comme les autres (commodity), mais c’est un non-sens, car la nourriture est à la base de la survie des gens, de la société, de la culture. Par exemple, le prix du maïs est maintenant indexé sur le prix du pétrole à cause de la production du biocarburant : c’est n’importe quoi !

« Loin d’être un bien commun comme les autres, notre alimentation est au croisement de multiples (dés)équilibres. » Fondation Daniel et Nina Carasso, volet Alimentation durable

Cette marchandisation des aliments se reflète également dans les politiques agricoles, qui sont construites sur l’offre : on va produire ça, on va le transformer, et après on va faire de la publicité pour que les gens l’achètent. Les gouvernements devraient plutôt baser leurs politiques sur les besoins des populations en aliments sains, abordables, culturellement acceptables et cultivés de façon à avoir un faible impact environnemental.

Il y a trop de villes qui importent la majorité de leurs aliments, alors que le territoire rural à proximité produit de la nourriture vouée principalement à l’exportation. C’est un non-sens auquel il faut mettre fin. On devrait commencer par approvisionner le marché local, pour ensuite vendre les surplus sur d’autres marchés.

C’est tout un défi !

Oui, mais de plus en plus de pays, de villes et de chercheurs prennent la situation très au sérieux. Par exemple, en 2015, 117 villes ont signé le Pacte de politique alimentaire de Milan. Elles sont maintenant 209 à s’être engagées à mettre en place des systèmes alimentaires durables, inclusifs, résilients, sûrs et diversifiés. Ce pacte propose, entre autres interventions, le renforcement de la production et de la transformation alimentaire urbaine et périurbaine, l’appui aux marchés paysans, l’approvisionnement en produits locaux et saisonniers des écoles et des hôpitaux, par le biais des achats publics, ainsi que la réduction du gaspillage alimentaire.

Vous savez, il n’y a pas que de grandes villes qui ont signé le Pacte de Milan. Mouans-Sartoux, une municipalité de 10 000 habitants, près de Cannes en France l’a fait. Dans les années 1990, lors de la crise de la vache folle, la mairie a décidé que les cafétérias scolaires serviraient du bœuf biologique. Une réflexion approfondie a ensuite mené la ville à produire elle-même les légumes utilisés dans les cantines. Depuis 2012, l’alimentation scolaire est 100 % bio et trois agriculteurs municipaux produisent 85 % des légumes consommés par les écoliers ! C’est une volonté politique forte et soutenue qui a permis ce changement de cap majeur, car il a fallu 20 ans pour en arriver là.

Le secteur agroalimentaire n’a-t-il pas un rôle à jouer ?

Bien sûr, mais il est difficile à mobiliser, puisque sa course à la croissance et aux profits n’inclut ni la santé des populations ni celle de la planète. L’industrie agroalimentaire devrait être amenée à rendre des comptes sur l’impact environnemental et social de ses pratiques, mais pour le moment, son influence est très forte, car elle consacre beaucoup d’argent à bloquer les législations qui lui sont défavorables. Les réglementations concernant l’interdiction des pesticides sont particulièrement sujettes à la désinformation et même à la corruption des parlementaires !

Les consommateurs ont-ils un réel pouvoir face aux géants de l’alimentation ?

Oui, ils ont de l’influence ! Il se vend, par exemple, de plus en plus de produits biologiques. Le bien-être animal est un autre point qui influence le marché. Par exemple, en France, en 2017, la chaîne d’épicerie Monoprix a complètement cessé de vendre des œufs issus de poules élevées en batterie.

Je n’ai pas le moindre doute que la société civile va continuer à exiger que l’alimentation durable devienne une priorité politique. Les initiatives locales sont nombreuses, elles ne sont plus anecdotiques. Quand je viens au Québec, je vois des projets innovants se multiplier et se diversifier. C’est une évolution qui va au-delà d’un effet de mode. De plus, avec les réseaux sociaux, les consommateurs disposent d’un contre-pouvoir intéressant pour bousculer les géants de l’alimentation.

Qui d’autre a le pouvoir de faire changer le système alimentaire ?

Ce n’est pas tant qui, qu’avec qui. Il y a une nécessité de plus en plus évidente de faire des ponts entre les environnementalistes, les nutritionnistes, les gens qui travaillent sur les politiques agricoles et les maires des grandes villes. Ce sont des gens qui, jusqu’à présent, n’ont pas assez travaillé ensemble.

Voilà pourquoi les fondations ont un rôle intéressant à jouer. Elles peuvent vraiment contribuer à modifier en profondeur le système alimentaire, en réunissant des experts dont la collaboration fait émerger des enjeux spécifiques auxquels elles choisissent de s’attaquer.

Au Canada, vous avez par exemple la Fondation McConnell, qui a choisi de mettre sur pied le réseau Nourrir la santé, dont la mission est d’améliorer les menus et les politiques d’approvisionnement des institutions de santé. En France et en Espagne, la Fondation Daniel et Nina Carasso fait un travail remarquable en finançant des projets innovants axés sur l’alimentation durable et en organisant des événements comme les Rencontres de l’Alimentation durable.

Le monde de la recherche est aussi très actif dans le domaine de la transition alimentaire

Oui. Beaucoup de chercheurs travaillent sur ces enjeux partout dans le monde, en partenariat avec les communautés et les secteurs gouvernementaux et agroalimentaires. Les approches territoriales sont les plus prometteuses et sont au cœur de nombreuses recherches action. Par exemple, à Québec, l’Université Laval a mis en place le projet de recherche participative Vers une alimentation territorialisée et durable.

Le réseau FLEdGE (Food: Locally Embedded, Globally Engaged), hébergé par l’Université Wilfrid Laurier en Ontario, appuie la recherche pour une transformation des systèmes alimentaires vers plus de justice sociale, un soutien aux économies locales, une agriculture régénératrice et l’engagement des citoyens. En Colombie-Britannique, l’Université Kwantlen Polytechnic, chapeaute l’Institute for Sustainable Food Systems. Les chercheurs de cet institut ont adopté une approche par biorégion*, c’est-à-dire qu’ils mènent des études prospectives en fonction de la géographie des territoires, plutôt qu’en fonction des frontières administratives ou politiques.

Au niveau international, plusieurs autres organisations se penchent sur la transition vers des systèmes alimentaires plus sains, plus durable et plus équitables, dont la Food and Land Coalition (FOLU) et The International Panel of Experts on Sustainable Food Systems (IPES-Food).

Êtes-vous optimiste face à ces enjeux majeurs et complexes ?

Oui, parce la mobilisation autour de ces enjeux est de plus en plus forte et diversifiée. Jardins et cantines scolaires sont en plein essor et les contacts entre la population urbaine et les producteurs locaux s’intensifient un peu partout dans le monde. L’approvisionnement des écoles est un excellent point d’entrée pour relocaliser le système alimentaire et soutenir la vitalité économique des communautés. Et sensibiliser les enfants très tôt à l’importance de l’alimentation locale et durable est la meilleure façon de faire d’eux de futurs citoyens conscients de la valeur des aliments et conscients de l’importance de leurs choix.

Il reste toutefois beaucoup de travail à faire pour améliorer les processus décisionnels. La réflexion sur les systèmes alimentaires doit se faire au niveau territorial, et en concertation avec tous les acteurs. Ceci implique que les politiques alimentaires nationales soutiennent les orientations de chaque région. La gouvernance est et sera un enjeu capital dans la transformation du système alimentaire !

* Une biorégion correspond à un territoire dont les limites ne sont pas définies par des frontières politiques, mais par des limites géographiques. La démarcation des biorégions prend en compte le climat, les sols, la végétation, les ressources minérales, mais également les cultures et sociétés qui sont natives de cette région (source : Wikipédia).

Texte modifié le 1er février 2020



Télécharger le PDF