Mauricie

Mobilité en milieu rural: la MRC de Maskinongé mise sur le transport collectif

Le 17 juin 2019

Taxibus, covoiturage, accès aux autobus scolaires, navettes de travailleurs, navettes express vers Trois-Rivières : le transport collectif a connu un essor remarquable dans la MRC de Maskinongé depuis plusieurs années, grâce au travail de la Corporation de transports collectifs (CTC). Entrevue avec Valérie Bellerose, directrice de cet organisme, qui a fait une présentation remarquée lors d’un colloque organisé par le Comité rural en santé et qualité de vie de la MRC du Haut-Richelieu, en mars dernier.

« Toutes les raisons de se déplacer en transport collectif sont bonnes, souligne Valérie Bellerose. Travailler, étudier, aller à un rendez-vous médical, faire des emplettes ou du yoga, aller prendre un café, suivre une formation. La force de notre service, c’est qu’il est inclusif, car il répond aux besoins de tous les groupes d’âge. Nous aimons dire que nous faisons du 0-120 ans, car notre usagère la plus âgée à 105 ans et que plusieurs parents utilisent nos services pour se rendre à leurs cours prénataux ! »

Valérie Bellerose

Valérie Bellerose

Optimiser les places non utilisées

Mettre en place un service de transport collectif sur un territoire de 2 380 km², qui compte près de 37 000 habitants répartis dans 17 municipalités représente tout un défi, que la CTC a relevé avec une bonne dose de créativité.

« La première chose à faire est d’analyser tout ce qui existe déjà sur le territoire et de l’optimiser, explique Valérie Bellerose. Il y a des places dans les autobus scolaires ? Concluons une entente avec la commission scolaire. Il y a des places dans les véhicules de transport adapté ? Utilisons-les. Des gens covoiturent chacun de leur côté ? Offrons-leur une plateforme web qui facilite les contacts entre eux. Une personne habitant au bout du rang a un rendez-vous médical ? Voyons si son domicile est situé près d’un trajet de taxi régulier qui peut ainsi rentabiliser son aller ou son retour à vide. »

transport collectif en milieu rural

Un guichet unique

« Pour convaincre les citoyens en milieu rural que le transport collectif est une option pour tout ou une partie de leurs déplacements, il faut que ce soit simple, aussi simple que de prendre sa voiture, explique Valérie Bellerose. Voilà pourquoi nous offrons un guichet unique aux citoyens qui peuvent nous joindre au téléphone ou par internet pour tous leurs transports. Nous sommes à leur service pour faciliter leurs déplacements. »

Le site web regroupe toute l’offre disponible dans les 17 municipalités de la MRC et permet d’acheter des billets et de réserver en ligne. De plus, la CTC centralise les demandes ponctuelles du milieu afin de simplifier les démarches des différents organismes ou groupes qui ont des besoins ponctuels de transport (voir la section L’efficacité d’un service centralisé).

Rétention de la main-d’œuvre

La CTC a collaboré avec plusieurs employeurs, dont le plus important, Olymel, pour mettre en place des navettes de travailleurs. « Cette entreprise a constaté une meilleure rétention des employés et un recrutement plus efficace, depuis la mise en place de ce service », indique Valérie Bellerose. À 20 $, la passe hebdomadaire est en effet très alléchante, particulièrement pour attirer de nouveaux employés. Les navettes sont financées par l’employeur et la MRC. Et, tout comme les autres modes de déplacements collectifs, elles peuvent être optimisées en embarquant des personnes qui voyagent dans le sens contraire des travailleurs. »

Rétention des étudiants

Une autre collaboration a porté fruit. Depuis septembre 2018, grâce à une entente entre la CTC et le Cégep de Trois-Rivières, tous les étudiants à temps plein profitent de l’« Écopasse », qui leur donne, durant une session, un accès illimité au Service de transport en commun de la Société de transport de Trois-Rivières, ainsi qu’aux transports collectifs régionaux des MRC des Chenaux, Maskinongé et Bécancour-Nicolet-Yamaska. C’est un montant de 60 $ par session, payé par tous les étudiants à même leurs frais d’inscription, qui permet d’offrir ce service.

transport collectif rural

« Il y a eu une levée de boucliers, notamment de la part des étudiants qui utilisaient leur auto, raconte Valérie Bellerose, mais finalement, même ces derniers sont bien contents d’embarquer dans la navette Express Bleue ou Verte quand il y a une tempête ou que leur auto est en panne. »

« Des étudiants qui n’auraient pas poursuivi leur parcours faute de moyen de transport, vont maintenant au cégep ou suivent une formation professionnelle. »

Réfléchir la mobilité de façon globale

Si la rétention des travailleurs et des étudiants constitue un atout économique majeur, offrir du transport améliore la qualité de vie des citoyens de bien d’autres façons. « Il faut mettre la mobilité au cœur de nos décisions et l’usager au cœur de la mobilité, insiste Valérie Bellerose. Par exemple, dans le cadre de notre Stratégie de mobilité durable des aînés, nous avons mis en place un circuit dans Louiseville, qui passe à heures fixes, trois jours par semaine. Nous avons conçu le trajet pour que les aînés puissent se déplacer de leur milieu de vie vers le secteur des services. »

Journée de concertation sur l’optimisation de la mobilité dans la MRC de Maskinongé (2018)

La concertation 

Pour la CTC, la concertation avec les acteurs du milieu est une des clés du succès. Par exemple, les secrétaires du milieu de la santé connaissent les opportunités de transport et en tiennent compte lorsqu’elles planifient les rendez-vous pour les personnes qui n’ont pas d’auto, qui sont handicapées ou des aînés qui ne veulent plus conduire l’hiver. Ces usagers ont accès à la « navette santé adaptée » qui passe trois fois par semaine ou à la navette Express, qui est en fonction 5 jours par semaine. Et la souplesse du taxibus permet de répondre à des besoins particuliers.

« Actuellement 85 % des personnes qui ont besoin de dialyse dans la MRC utilisent nos services. »

« Tout le monde y gagne, explique Valérie Bellerose. Les patients sont bien suivis, donc en meilleure santé, et les cliniques n’ont pas à gérer les inconvénients des rendez-vous reportés faute de transport. »

Yamachiche

Village de Yamachiche

Faire changer les perceptions et les habitudes de transport

« Rien n’est acquis d’avance, et, même si on a les meilleures idées au monde, amener les gens à adopter le transport collectif en milieu rural n’est pas facile, constate Valérie Bellerose. Permettre de voyager dans les autobus scolaires, par exemple, a suscité des craintes, qui se sont calmées, car, comme partout au Québec, ces ententes avec les commissions scolaires comportent l’obligation que l’usager se soumette à une vérification de ses antécédents judiciaires. »

Pour inciter les citoyens de la MRC à adopter le transport collectif, la CTC est consciente qu’il faut faire connaître le service au plus grand nombre. « Nous avons des autocollants et des affiches qui rappellent l’existence du covoiturage dans les entreprises, d’autres qui font la promotion de l’Écopasse au cégep et nous invitons régulièrement les aînés à essayer le circuit de ville, souligne Valérie Bellerose. Nous travaillons avec la table des maires et vous devriez voir à quel point à Yamachiche, les gens sont fiers d’avoir maintenant un abribus à côté de l’espace réservé pour les transports multimodaux ! Bref, il faut persévérer. »

transport collectif en milieu rural

L’efficacité d’un service centralisé

Le développement et l’amélioration constante d’une offre bien adaptée aux besoins des usagers joue un grand rôle dans l’augmentation des déplacements des citoyens dans la MRC de Maskinongé. « Au cours de notre première année, nous avons comptabilisé 1000 déplacements, et, en 2018, plus de 55 000, se réjouit Valérie Bellerose. Le fait que le financement du transport collectif fasse maintenant partie intégrante du budget de la MRC a grandement contribué à la croissance du service en 2018. »

« Les effets du transport collectif sur l’emploi sont parfois indirects, mais bien réels : nos transporteurs ont augmenté leur flotte d’autobus et ont plus d’employés à temps plein. »

Il y a maintenant deux navettes entre Trois-Rivières et différents villages de la MRC qui fonctionnent cinq jours par semaine à raison de trois passages par jour. Et c’est sans compter les demandes ponctuelles de transport soumises par des organismes ou des organisateurs d’événements. « Nous avons réalisé 107 de ces projets en 2018, à la suite de demandes des maisons des jeunes, du Centre des femmes et des camps de jour, et même dans le cadre de la course à obstacles Rushwood qui a eu lieu à St-Édouard de Maskinongé, indique Valérie Bellerose. En travaillant en concertation avec le milieu, nous avons réussi à devenir un guichet unique pour les transports et la mobilité dans la MRC. »

Aller chercher l’argent là où il est

« Il y a de l’argent pour financer le transport collectif en région, il faut simplement savoir où le trouver, affirme Valérie Bellerose. Certaines des subventions obtenues nous nous ont permis de recueillir de précieuses données sur la mobilité des citoyens et de travailler sur des projets où la mobilité est un des enjeux. »

Au cours des années l’équipe de la CTC est allée chercher toutes les sources de financement possibles. En voici quelques-unes :

En 2018, les subventions et les revenus se répartissaient ainsi :

transport collectif en milieu rural

Source: CTC, rapport annuel 2018

Qualité de vie et rétention des citoyens

« Le service comme tel n’est pas rentable, mais ô combien profitable aux communautés, au-delà des retombées évidentes sur l’emploi et l’accès à l’éducation ! » souligne Valérie Bellerose. Elle mentionne les exemples suivants en posant la question « Combien vaut … ? »

  • Un deuxième retour scolaire qui permet aux jeunes de l’école secondaire L’Escale participer à des activités parascolaires sans que leurs parents aient à venir les chercher à l’école secondaire L’Escale à Louiseville ?
  • Lorsque quelqu’un peut rejoindre sa mère à son rendez-vous médical à Trois-Rivières sans avoir à prendre une journée de congé pour aller la chercher à Saint-Étienne-des-Grès ?
  • Une amitié qui s’est nouée dans le circuit de ville entre deux dames qui habitent à moins d’un kilomètre l’une de l’autre ?
  • La formation d’une jeune horlogère qui n’aurait pas été possible sans le transport collectif mis en place dans la MRC ?
  • Éviter à des parents d’avoir à débourser pour que leur enfant se loge en ville durant ses études au cégep ?
  • Amener gratuitement des familles au salon des tout-petits organisé par l’organisme Maski en Forme ?

En ces temps où la rétention des citoyens est une priorité dans les milieux ruraux, le travail de la Corporation de transports collectifs de la MRC de Maskinongé démontre qu’investir dans un service de transport collectif vaut son pesant d’or lorsqu’on veut devenir (ou rester) un milieu attractif.

transport collectif en milieu rural

Village de Saint-Alexis-des-Monts

*  Ce colloque, intitulé « Notre mobilité au cœur de la ruralité », a eu lieu en mars dernier à Henryville. Caryl Green, mairesse de Chelsea, y a fait une présentation sur le service de transport collectif Transcollines qu’elle a contribué à mettre en place dans la MRC des Collines-de-l’Outaouais. Pour en savoir plus, lisez l’entrevue qu’elle a accordée à 100° en 2017.

Pour en savoir plus sur le Comité rural en santé et qualité de vie de la MRC du Haut-Richelieu : Qualité de vie en milieu rural : une approche par territoire pour répondre aux besoins communs des petites municipalités.