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L’autonomie alimentaire des Gaspésiens à l’honneur dans le documentaire « Ramaillages »

L’autonomie alimentaire des Gaspésiens à l’honneur dans le documentaire « Ramaillages »
François Grenier

François Grenier

JOURNALISTE | 100º

Chaque année, davantage de personnes choisissent de s’implanter en Gaspésie ou d’y retourner après l’avoir quittée. Des gens amoureux du territoire, soucieux de sa protection et qui œuvrent, entre autres, à l’autonomie alimentaire de la région. L’exceptionnelle série documentaire Ramaillages pose son regard sur les passions qui animent certains des acteurs de cette néoruralité.

Microfermes, permacultures, forêts nourricières, agriculture biologique, écohameaux, corvées de récoltes, paniers de légumes, voilà autant d’initiatives qui fleurissent désormais en Gaspésie, une région qui n’est pas réputée pour son agriculture. Et pourtant, il fut une époque où la Gaspésie était relativement autosuffisante en matière de production alimentaire.

Toutefois, la vie était difficile, explique Moïse Marcoux-Chabot, le réalisateur de Ramaillages. Par choix ou par nécessité, les Gaspésiens étaient, en bonne partie, autosuffisants, au prix d’un dur labeur, mais en profitant de bonheurs simples. Puis, dans les années 1960, avec le confort de la modernité qu’on leur faisait miroiter, plusieurs ont abandonné des traditions qu’on associait désormais à un passé misérable. Les mesures forcées du défunt Bureau d’aménagement de l’Est du Québec (BAEQ) ont contribué à accélérer la rupture.

L’histoire de la région est intimement liée à l’extraction des ressources naturelles. « Après la morue, le bois et les mines, aujourd’hui on continue à faire passer de gros projets comme la cimenterie et les puits de pétrole et de gaz naturel en prétextant la création d’emplois », poursuit Moïse Marcoux-Chabot. « Au lieu de se développer autour d’une économie locale diversifiée, la région a subi les conséquences directes de l’extractivisme1 et des fermetures d’usine : beaucoup sont partis vivre en ville et de nombreux savoirs traditionnels se sont perdus. La transmission s’est de moins en moins faite avec les générations suivantes. Et plusieurs communautés se sont détissées, démaillées. »

La néoruralité

C’est dans cette perspective plus large que s’inscrit le mouvement de la néoruralité. Un mouvement en plein essor qui, s’il s’apparente au fameux « retour à la terre » de la génération du « Flower Power », est beaucoup plus ancré, de nos jours, dans la communauté. « L’autonomie alimentaire pour soi-même n’est pas l’objectif suprême pour la plupart de ces personnes, explique Moïse Marcoux-Chabot. C’est plutôt de faire partie d’une communauté et de travailler ensemble, de s’entraider. De se rassembler pour faire des corvées. Et d’adopter des façons de vivre plus saines. »

Ces nouveaux pionniers, qui commencent à repeupler le territoire gaspésien, ont donc à cœur de contribuer au renforcement et à la transformation de leur communauté. Et c’est grâce à des initiatives sociales, environnementales, agroalimentaires, mais aussi par le partage de savoir-faire ancestraux et de connaissances nouvelles. Moïse Marcoux-Chabot observe d’ailleurs l’émergence d’une forme de passation générationnelle, mais sans lien filial nécessaire, sur ce territoire que déserte sa jeunesse.

Il constate, de plus, que cette transmission générationnelle s’accompagne aussi d’une transmission horizontale. Les savoirs traditionnels renaissent, comme la boucherie, les confitures, les conserves. Mais ils se complètent par des savoirs nouveaux sur la santé des sols, par exemple, sur le fonctionnement des écosystèmes. « Ce qu’il y a de beau dans cet élan, s’enthousiasme Moïse Marcoux-Chabot, c’est de créer des choses, non pas dans une petite bulle pour s’isoler, mais pour soutenir ce qui est déjà présent. Et ce qui existe depuis longtemps. Pour revitaliser le territoire. En quelque sorte, c’est le retour du balancier de l’exode rural. »

Documentaire participatif

Pour réaliser cette série documentaire d’exception, Moïse Marcoux-Chabot s’est inspiré de la démarche issue de Challenge for Change/Société nouvelle, une légendaire série de l’ONF. C’est l’école du documentaire participatif. Et dans cette perspective, affirme Moïse Marcoux-Chabot, l’acte de filmer doit lui-même provoquer, servir de déclencheur.

« Dans Ramaillages, on ne peut pas dissocier le cheminement personnel de l’œuvre. » - Moïse Marcoux-Chabot

En 2016, avec sa petite famille, il part s’installer en Gaspésie pour filmer, en immersion, différentes personnes impliquées dans leur communauté, et autant d’amis, non seulement afin de documenter leurs actions, mais aussi pour intégrer leur rétroaction à l’œuvre finale. Pour qu’ils en deviennent les co-créateurs.

« Dès 2018, raconte Moïse Marcoux-Chabot, j’ai commencé à faire des projections communautaires. Donc, deux ans avant la sortie du film, les participants se sont vus à l’écran. Ils ont pris conscience que leurs actions avaient une valeur encore plus grande que ce qu’ils imaginaient au départ. Certains, après s’être vus, ont même participé à d’autres tournages. Bref, à leur manière, ils sont tous devenus complices et partenaires de la création du documentaire. »

Réenchanter le territoire

« Impossible d’ignorer la nature quand on habite un territoire comme la Gaspésie, confie Moïse Marcoux-Chabot. Quand on vit en ville, c’est plus facile de l’oublier, car on ne la voit plus vraiment. On peut même ne plus se souvenir de la forêt. Mais en Gaspésie, quand on longe la mer et que l’on constate l’érosion côtière, puis, dans les terres, que l’on voit les coupes forestières, on n’oublie plus la nature. Et on se retrouve forcément aux premières loges pour passer à l’action. »

« Avec Ramaillages, je n’ai pas voulu me pencher sur de grandes solutions concrètes à proposer à tout le monde, mais plutôt sur l’imaginaire. Pour inscrire dans l’imaginaire un autre rapport au territoire. J’ai préféré miser sur le ressenti plutôt que sur le rationnel. Afin d’avoir un impact plus direct, une portée plus grande. »

« Le public que je vise, ce n’est pas celui des élus. C’est plutôt celui des gens actifs sur le terrain, partout dans les régions. Des personnes qui vont se réapproprier le discours, en fonction de leur propre réalité, et qui vont le propager pour qu’ensuite ça vienne aux oreilles des élus. J’espère que ça va brasser… »

« Mon vœu le plus cher, c’est que Ramaillages déclenche des conversations sur nos manières d’habiter nos territoires. Pas juste la Gaspésie. Tous les territoires. Que les gens l’écoutent ensemble, en groupes, pour réaliser l’importance de militer et de résister. Et de se doter de la capacité de dire non. Ensemble. Parce que réaliser des gros projets, ça ne se fait pas tout seul. Ça se fait en groupe. »

« Mais, plus que tout, j’espère que Ramaillages serve de déclic aux gens qui songent à retourner à la campagne dans le but de mieux habiter le territoire. »

Après une projection à guichets fermés de trois des six épisodes de Ramaillages, aux Rendez-vous Québec Cinéma à Montréal, Moïse Marcoux-Chabot est retourné à Mont-Saint-Pierre, en Haute-Gaspésie, là où sa conjointe, sa fille et lui ont choisi de s’enraciner.

 

On peut voir les six épisodes de Ramaillages sur le site de l'ONF

1L’extractivisme est l’exploitation massive des ressources de la nature ou de la biosphère.