Santé populationnelle

Pour des systèmes alimentaires équitables et durables

Le 9 juin 2020

Depuis la COVID-19, il n’a jamais été tant question, dans l’actualité, d’autonomie et de sécurité alimentaire, de circuit court, de production locale, d’agriculture urbaine, etc. De fait, la pandémie a mis en lumière la fragilité de nos systèmes alimentaires, ce qui confirme la nécessité de revoir nos pratiques comme le souligne le tout récent 2020 Global Nutrition Report.

D’entrée de jeux, les auteurs de ce rapport précisent qu’il a été rédigé avant le début de la pandémie. Or, il n’en devient que plus pertinent, car cette crise sanitaire a cruellement mis en évidence les failles d’un système dont les ratés ont d’abord touché les populations les plus vulnérables. Pour le résumer simplement, l’aggravation des iniquités en matière d’alimentation a conduit à de plus grandes iniquités en santé.

Selon ce rapport, une personne sur neuf dans le monde souffre de la faim ou de dénutrition alors qu’une personne sur trois est en surpoids ou obèse. Or, la sous-alimentation affaiblit le système immunitaire, tandis que les personnes en surpoids ou obèses courent plus de risques de complications liés à la COVID-19. Bref, les personnes qui sont victimes tant des lacunes que des excès de nos systèmes alimentaires sont aussi les plus vulnérables face à la pandémie.

Iniquités systémiques

Cette situation n’est pas seulement attribuable à des choix individuels, car elle dépend pour beaucoup de ceux de l’industrie agroalimentaire, laquelle mise largement sur la production d’aliments de base comme le riz, le blé et le maïs. Conséquences de ce manque de diversité, les produits sains comme les fruits, les noix et les légumes sont moins accessibles et moins abordables que les produits ultra-transformés.

D’autre part, ces produits ultra-transformés, en plus d’être peu coûteux, sont moussés par des stratégies publicitaires qui ciblent directement les personnes à faible revenu. Si bien que dans plusieurs parties du monde, ils connaissent un essor fulgurant.

La prévention en alimentation

En vertu de ces différents constats, les auteurs du rapport prônent, au nom du droit à la santé, l’intégration de la nutrition au système de santé lui-même. On parle littéralement ici de plans de soins nutritionnels au même titre que les plans de soins de santé. Autrement dit, à leurs yeux, la prévention en santé est indissociable de la prévention en alimentation.

Pour y parvenir, les gouvernements doivent mettre en place des politiques et des règlements garantissant l’accès à des aliments sains, ce qui passe notamment par des circuits courts et des systèmes de distribution qui n’abandonnent personne dans des déserts alimentaires. Le rapport recommande en outre d’accroître les investissements publics dans la production des aliments sains, pour les rendre plus abordables.

Enfin, de manière à ce que l’industrie fasse partie de la solution, et non du problème, les auteurs du rapport proposent, entre autres, la mise en place de réglementations comme la taxe sur le sucre, l’encadrement de la publicité vantant la malbouffe et l’étiquetage nutritionnel sur le devant des emballages. Mais on doit s’attendre ici à la résistance d’une industrie qui est susceptible de profiter de la crise afin de bloquer les mesures destinées à rendre le système alimentaire plus sain et plus durable, selon ce que laisse entendre l’International Panel of Experts on Sustainable Food Systems (IPES-Food).

Un système durable

En 2019, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) lançait un appel pour que les guides alimentaires tiennent désormais compte, dans leurs recommandations, des impacts environnementaux de la production, la transformation et la distribution des aliments. Ces recommandations ont par la suite été réaffirmées dans le volumineux rapport EAT-Lancet ainsi que par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

Il ne fait plus de doute que notre alimentation est désormais indissociable de la santé de la planète. Mieux encore : une alimentation qui repose sur la consommation d’aliments sains favorise la santé de la planète. Pour s’en convaincre, il suffit de prendre conscience que près de 40 % des surfaces continentales, à l’exclusion de l’Antarctique, sont consacrées à la production alimentaire. Ce qui entraîne, bien entendu, des impacts majeurs sur le climat (29 % des émissions de gaz à effet de serre) et l’environnement. Et la plus grande part de ces superficies est consacrée à la production de protéines animales.

L’agriculture 2.0

Face à l’urgence climatique, sans oublier les risques de connaître d’autres pandémies, d’ailleurs en grande partie attribuables à certaines de nos pratiques, il semble désormais acquis que nos systèmes alimentaires sont parvenus à la croisée des chemins. Or, si la COVID-19 a mis en lumière leurs failles et leurs vulnérabilités, tous ne s’entendent pas sur les manières de corriger le tir.

D’une part, on trouve les tenants de pratiques agriculturales plus douces tournant le dos au fameux modèle industriel qualifié, jadis, de révolution verte. On peut, entre autres, évoquer l’agriculture biologique, la micro-agriculture intensive, l’agroécologie, la permaculture etc. Ces pratiques ont en commun de chercher, le plus possible, à tirer profit des synergies naturelles entre les plantes et les animaux, tout particulièrement des micro-organismes.

D’autres cherchent plutôt à imiter la nature, mais en vase clos. C’est le cas des serres, de l’hydroponie ou de l’aquaponie. Ces méthodes de culture sont très productives par mètre carré, même si elles demandent des investissements importants et des connaissances assez fines. Leur talon d’Achille demeure souvent les coûts énergétiques associés à leur fonctionnement. Par contre, elles sont bien adaptées en milieux urbains et périurbains, en raison de leurs superficies réduites.

Enfin, on trouve les adeptes du « techno-fix ». Ceux qui prônent l’utilisation des technologies de pointe pour résoudre tous nos problèmes. On peut citer par exemple l’agriculture numérique, ou « digital farming », souvent présentée comme la réponse aux enjeux de l’agriculture moderne : utilisation des pesticides; besoins de l’alimentation de proximité; changements climatiques; développement durable; etc. Mais qui fait craindre à certains les possibles dérives d’un tel virage numérique.

Une chose est certaine, si la nécessité est la mère de l’invention, il semble bien que nos systèmes alimentaires n’échappent pas à cette règle, si l’on en juge par le foisonnement d’innovations dans le domaine. Des sujets que nous allons certainement suivre de manière attentive.



Accroître la résilience et l’équité

Ceux qui s’intéressent plus particulièrement à la nécessaire transformation de notre système alimentaire, au Canada, et à la réforme de nos programmes de protection sociale pour assurer la sécurité alimentaire de tous peuvent consulter le plan d’action politique que propose le Réseau pour une alimentation durable (RAD).

En résumé, l’organisme réclame : un revenu minimum vital universel; la mise en place des systèmes alimentaires locaux écologiques et durables; le soutien de la souveraineté alimentaire autochtone; un travail décent et une justice pour tous les travailleurs de la chaîne alimentaire; la convocation du Conseil consultatif canadien sur la politique alimentaire pour en respecter les engagements; l’harmonisation des politiques alimentaires nationales et internationales canadiennes pour entre autres protéger notre souveraineté alimentaire; la mise sur pied d’un programme national d’alimentation scolaire.

En plus d’en apprendre davantage sur ces nombreux enjeux, le RAD invite aussi ses lecteurs à passer à l’action en interpellant leurs députés pour qu’ils endossent le plan d’action politique pour le renouvellement du système alimentaire canadien.