Entrevue

Alain Massé: éternel bourlingueur, maraîcher de l’espoir et producteur de bonheur

Le 16 avril 2020

C’est avec une immense tristesse que nous avons appris cette semaine le décès d’Alain Massé, un pionnier de l’éducation relative à l’alimentation et à l’environnement. Pendant plus de 30 ans, ce pédagogue hors du commun a fait la preuve que l’éducation alimentaire est un puissant vecteur de changement social. Pour lui rendre hommage, nous publions aujourd’hui une entrevue encore inédite, réalisée avec lui à l’automne 2019, qui devait faire partie d’un dossier spécial sur la littératie alimentaire, à paraître dans quelques semaines. 

Alain MasséVisionnaire et défricheur, Alain Massé a consacré une grande partie de sa carrière à transmettre sa passion du jardinage à la prochaine génération. Une passion communicative dont les impacts extraordinaires sur les jeunes ont souvent conduit à réorienter leur parcours de vie. Son cheminement exceptionnel, qui l’a mené des Laurentides jusque dans les communautés autochtones de la Côte-Nord et enfin celles de la Colombie-Britannique, témoigne de son ardeur infatigable à développer l’autonomie alimentaire des jeunes. Autant de jeunes pousses qui, par leur engagement exemplaire, finissent par mobiliser leur propre communauté. Et leur insuffler une fierté retrouvée pour nouer des liens plus serrés, assurant ainsi le bien-être des individus et, pourquoi pas, de la planète. Rencontre avec un grand semeur d’espoir !

100°. Vous parlez avec émotion de votre lien avec la terre. D’où vient cette passion ?

Alain Massé. J’ai passé mon enfance sur la ferme de ma grand-mère, à Champlain, en Mauricie. Il y avait des poules, des vaches, des cochons, des légumes, des petits fruits, et de la barbotte dans le Saint-Laurent. Tout ce dont on avait besoin pour se nourrir était là. Ma grand-mère avait douze enfants et faisait tout elle-même. Elle n’achetait rien, sauf des petits gâteaux Vachon une fois par mois. C’était une folle dépense et son unique gâterie ! La vie sur la ferme a donc été ma première école et le souvenir de ma relation avec ma grand-mère m’a accompagné toute ma vie. C’est vraiment ce qui m’a amené à être qui je suis.

Et comment est né ce désir de transmettre vos connaissances aux enfants? Est-ce qu’on peut parler de vocation ?

Il y a eu des chocs dans ma vie, des moments décisifs. Jeune adulte, je faisais attention à mon alimentation. J’aimais cueillir, j’aimais pêcher et chasser, mais je le faisais pour moi. À la fin de mes études collégiales, j’ai commencé à travailler au camp de vacances La Perdrière, à Saint-Donat, dans les Laurentides. Comme directeur du centre, j’avais la responsabilité de 250 enfants. On leur demandait de performer toute la journée, mais j’étais atterré de voir ce qu’on leur donnait à manger. J’ai alors discuté avec le cuisinier et j’ai entrepris des démarches pour offrir des produits frais aux enfants en nous affiliant avec les commerces locaux. Non seulement les enfants aimaient la nourriture et se sentaient bien, mais ça coûtait moins cher. Je suis resté douze ans dans ce camp et on a élaboré des programmes éducatifs comprenant une certaine littératie alimentaire. En quelques années, l’importance accordée à l’alimentation est devenue un atout distinctif du camp.

On parle de plus en plus de l’école en nature. Vous avez été en quelque sorte un précurseur de ce mouvement ?

À la fin des années 1990, la Commission scolaire des Laurentides vivait un gros problème de décrochage et m’a approché pour voir de quelle façon on pourrait retenir les jeunes au secondaire. On commençait alors à parler de programmes spéciaux dans les écoles. Avec Lorraine Vaillancourt, qui était directrice adjointe, et Françoise Nadon, du mouvement des Écoles vertes Brudtland, on a développé un programme Nature-Études pour permettre aux jeunes de faire 40 % d’activités à l’extérieur comme de l’escalade, du canot-camping, de l’aménagement en forêt. L’alimentation s’est naturellement intégrée au programme. Qu’est-ce qu’on mange quand on va en ski ? Comment maintenir son corps en santé ? On préparait des aliments pour nos activités de plein air. Tout l’apprentissage se faisait dans le plaisir et par le contact avec la nature et non pas à travers des connaissances théoriques. On est passé rapidement de 27 à 150 étudiants. Ce programme, qui a connu un grand succès, est toujours offert aujourd’hui.

« Quand les enfants mettent les mains dans la terre et qu’ils voient les plants sortir, ce sont ces plantes qu’ils veulent dans leur assiette. »  

La littératie alimentaire, qu’est-ce que ça signifie pour vous ?

Mon approche pédagogique avec les enfants, c’est l’alimentation. Mais la prise en charge alimentaire des jeunes, bien plus que l’éducation. La différence, c’est dans l’action. Si on dit aux jeunes que c’est important de bien manger, ils vont écouter, mais une semaine plus tard, ils sont chez McDonald’s. S’ils font pousser leur laitue, s’ils tranchent les tomates qu’ils ont récoltées, s’ils préparent une collation pour des aînés, là ça va rester. Une littératie alimentaire en amenant les jeunes à faire quelque chose, à mettre les mains dans la terre.

Ferme pédagogique Marichel

Après le projet à la Commission scolaire des Laurentides, j’en suis venu à diriger la Ferme pédagogique Marichel, à Sainte-Agathe-de-Lotbinière. C’est l’un des plus beaux projets d’éducation à l’alimentation que je connaisse ! La ferme accueille une trentaine d’enfants de 5 à 16 ans chaque été. Ils récoltent les légumes, prennent soin des moutons, assistent à la traite des vaches, ramassent des œufs… Ils comprennent tout le processus de la production alimentaire et découvrent le plaisir de cultiver un jardin et d’être en contact avec la nature. C’est ce plaisir-là que je veux leur faire vivre. Les jeunes sont fiers quand ils tiennent une carotte qu’ils ont fait pousser eux-mêmes. Ils ne la lavent même pas tellement ils ont hâte d’y goûter ! La nourriture contribue à nous rendre heureux.

Fabrication de pain à la ferme pédagogique Marichel

Comment a-t-on perdu la relation avec ce qu’on mange ?

Les jeunes d’aujourd’hui ont peu d’occasions d’être en contact direct avec le lieu de provenance des aliments. Quand les enfants arrivaient à la ferme Marichel, on leur posait des questions sur leurs connaissances. Ils ne savaient pas d’où vient le beurre, comment on transforme le lait ou même qu’on mange les agneaux de la ferme. Leurs parents ne leur avaient tout simplement pas montré. Mais quand les jeunes cultivent leur jardin et apprennent à cuisiner leurs propres aliments, ils commencent à comprendre la relation entre ce qu’on mange aujourd’hui et le commerce. Même les petits de 3e année, ils vont à l’épicerie et regardent d’où viennent les produits.

L’autonomie alimentaire devient actuellement un enjeu planétaire. Quand je repense à mon enfance sur la ferme, je crois que c’est ce que j’essaie de transmettre aux jeunes, cette autonomie-là sur le plan de l’alimentation. Mais pendant une ou deux générations, les baby-boomers ne se sont pas occupés de cela : le supermarché leur a fourni la nourriture. Mais tout est là, dans la nature. On peut très bien se nourrir et même se nourrir mieux en regardant ce qu’il y a autour de nous.

Comme vous avez pu le constater de près, cette perte de lien avec l’alimentation est particulièrement dramatique pour les communautés autochtones ?

J’ai fait le tour du Québec dans toutes les communautés autochtones. Partout, les Premières Nations vivent les mêmes problèmes : une hausse marquée de l’obésité chez les jeunes et un taux de diabète qui fait des ravages chez les adultes. Les Innus ont passé 7 000 ans à se nourrir dans la forêt, mais ces connaissances se sont perdues quand on les a forcés à se sédentariser. Aujourd’hui, ils sont conscients qu’ils doivent revoir leur système alimentaire et que la meilleure façon d’y arriver, c’est d’axer le programme éducatif sur l’alimentation. Sur la Côte-Nord, à l’école innue de Natashquan, on a ainsi conscientisé les aînés à apprendre aux enfants quoi cueillir en forêt.

alain massé

Vous avez également poursuivi votre travail d’éducation auprès des enfants en tant que directeur général du Grenier boréal ?

Oui. Peu de temps après, je suis devenu directeur de la Coop de solidarité agroforestière de Minganie – Le Grenier boréal, qui fournit en légumes frais tous les villages de Minganie. Le Grenier boréal a tout un volet de sensibilisation des jeunes aux saines habitudes de vie et à l’agriculture locale. Une immense serre a ainsi été construite sur le terrain de l’école primaire Saint-François-d’Assise de Longue-Pointe-de Mingan, où les jeunes découvrent le plaisir et la fierté de produire leurs propres aliments. Les enfants sèment entre avril et juin et récoltent à la rentrée scolaire. Pour eux, c’est magique ! On a entre autres planté des pousses de maïs, de courge et de haricot selon le principe des trois sœurs et, à l’automne, on a fait une farine avec laquelle on a cuisiné une vraie banik autochtone selon la recette vieille de 7 000 ans. C’est un projet magnifique qui rassemble la communauté blanche et celle des Innus et qui devient presque spirituel par le mélange des cultures.

la serre de l’école Saint-François-d’Assise à Longue-Pointe-de-Mingan

Les Innus d’Ekuanitshit m’ont également demandé de créer un programme d’éducation aux adultes pour permettre aux décrocheurs de reprendre leurs études. Ils m’ont donné carte blanche et j’ai proposé à ces jeunes adultes de travailler en classe une heure ou deux puis de faire ensemble des plantations d’arbres, des plants de légumes et des fleurs. Ils se sont mis à cuisiner avec leur récolte et à offrir leurs produits dans la communauté. Notre projet est devenu une entreprise. Je suis alors allé voir le chef avec l’idée d’implanter une serre en plein cœur de la réserve. Tout en poursuivant leur formation en agriculture agroécologique au Grenier boréal, ces ex-décrocheurs sont devenus les gestionnaires de ce projet structurant.

Si je comprends bien, cultiver la terre, c’est aussi pour vous une façon d’aider les jeunes à se prendre en main ou même à retrouver un sens à leur vie ?

Jardiner, ça nous réenracine complètement à notre réalité d’humain, à notre relation avec l’environnement. L’écologie de la planète est bâtie avec ce qui nous entoure. Cultiver ce que tu manges, ça change tout ! Ça te reconnecte avec toi-même et ça redonne le goût de l’effort et de la persévérance. Au début des années 2000, j’ai lancé un projet avec le Père Emmett Johns, connu sous le nom de Pops. L’idée, c’était d’encourager les jeunes à arrêter de consommer de l’héroïne en les sortant de la ville. L’organisme a alors acheté une terre à Sainte-Émélie-de-l’Énergie où on apprenait aux jeunes à planter des tomates et des piments pour faire de la salsa. J’ai travaillé avec la première cohorte de 15 jeunes. 13 d’entre eux se sont installés là-bas et ne sont jamais rentrés en ville. Ils ne touchent plus à l’héroïne. Ils ont atteint un équilibre de vie en nature qu’ils étaient incapables de trouver en ville.

À travers tous ces projets que vous avez mis en œuvre, l’aspect communautaire semble également primordial ?

Tout à fait. S’occuper d’un jardin, ça crée des contacts. Il n’y a personne qui fait ça tout seul. Il y a quelque chose de très social, de très collaboratif, de coopératif dans le fait de produire sa nourriture. Je travaille présentement pour le Conseil scolaire francophone de la Colombie-Britannique, dans une région qui s’appelle Powell River où vit une communauté salish. J’ai été engagé pour faire la francisation de ces enfants-là, donc leur apprendre à créer des liens en parlant français. Il y avait derrière l’école une vieille serre abandonnée. J’ai tout de suite vu l’occasion de leur enseigner le français en les faisant travailler sur un projet. On a complètement reconstruit la serre et on l’a remise en marche. À la fin de l’année scolaire, on faisait des collations complètes pour les 150 enfants de l’école avec des légumes qu’on avait semés à partir de la graine. Quand la serre a été entièrement remplie, on est allés voir un club de personnes âgées qui avaient un grand terrain, mais qui n’avaient plus l’énergie pour le cultiver seuls. Ils nous ont fourni l’espace et nous, les bras. C’est une chance extraordinaire de réunir les générations.

Avez-vous le sentiment de contribuer à préparer l’avenir par votre travail auprès des jeunes ?

Oui, depuis le début, je suis préoccupé par l’avenir de la planète, des générations futures, de la Terre. Quand j’ai commencé à transmettre des connaissances aux enfants, c’était toujours en vue de bâtir un avenir meilleur.

« Je ne fais pas de politique, mais à mon échelle à moi, c’est important d’éprouver le sentiment qu’on peut changer les choses en étant conscient des gestes qu’on pose tous les jours. Cet engagement est exponentiel. Chaque jeune animé par ce désir-là va le transmettre à ceux qui l’entourent. » 

C’est ce que j’ai réalisé à travers ma propre expérience familiale. J’ai cultivé ces valeurs-là toute ma vie. Je ne les ai pas enseignées à mes enfants, mais elles sont complètement intégrées à leur mode de vie et c’est ce qu’ils vont transmettre à leurs enfants. Ma fille vit à Shawinigan, quasiment au centre-ville, et toute sa terrasse est un jardin. Les gens viennent cueillir chez elle. C’est sa façon de rendre les choses belles autour d’elle et de montrer à son petit d’un an à cueillir sa fraise.

Quand tu as appris à cultiver, tu gardes ça toute ta vie. C’est comme apprendre à faire du vélo, ça ne se perd pas. J’ai beaucoup d’exemples de jeunes de Saint-Donat que j’ai connus, à qui j’ai enseigné et avec qui je suis encore en communication aujourd’hui. J’ai une ancienne élève qui court les forêts pour trouver les plus beaux chagas, un champignon qui pousse sur le bouleau et qui a des propriétés très intéressantes pour la santé. Aujourd’hui, elle a son entreprise de chagas et elle est tellement heureuse.

Avec les changements climatiques et tout ce qu’on nous annonce en matière d’environnement, arrivez-vous à rester optimiste ?

Beaucoup ! Sur la Côte-Nord, j’ai rencontré tellement de jeunes qui cherchent une autre façon de vivre. Ce sont des jeunes qui s’installent ensemble, des jeunes familles qui se regroupent, qui font des jardins, qui consomment des aliments plus locaux, qui créent de nouveaux produits. C’est beau ! Je trouve ce modèle-là fantastique et on le voit partout. À Matane, à Amqui, en Gaspésie, c’est la même chose. Je suis allé à Matapédia, cet été, pour rencontrer des jeunes familles qui lancent un projet d’autonomie alimentaire. Ils savent ce que ça apporte à leur vie et à l’environnement et ils ont confiance de pouvoir changer les choses.

Tous ces jeunes influencent les gens autour d’eux et ils partagent leurs passions sur les réseaux sociaux. C’est puissant ça ! Il y a des jeunes à Montréal qui voient ça et quand ils viennent faire un tour en région, ils ont envie d’embarquer eux aussi. Ils sont intelligents nos jeunes. Ils travaillent bien et ils sont beaux à voir aller. Ils prennent des chemins qu’on n’aurait jamais pris et arrivent à des résultats concrets. Ce sont eux, la société de demain. Si je n’ai pas cet espoir-là, je perds toute ma passion.



NDLR: Alain Massé avait également présenté une conférence dans le cadre d’un événement 100°, à l’été 2018: Cultiver et mieux apprendre à l’école.