Littératie alimentaire

Martine David: pionnière de l’éducation au goût et du jardinage pédagogique

Le 12 janvier 2021

Véritable visionnaire, Martine David a semé les graines du mouvement de jardinage pédagogique qui prolifère maintenant dans tout le Québec. C’est en 2005, après un solide parcours professionnel en santé publique, qu’elle a fondé l’organisme Jeunes pousses, aujourd’hui connu sous le nom de Croquarium. Objectif : favoriser le développement global des enfants en leur permettant de se connecter à leurs sens et à la nature par le biais de l’éducation au goût et le jardinage pédagogique.

Depuis 15 ans, à force de persévérance, la vision holistique de cette pionnière a fait son chemin au Québec : plus personne aujourd’hui ne doute des effets bénéfiques de cette approche sur l’épanouissement et les apprentissages des enfants. À ce jour, les activités proposées par Croquarium ont rejoint plus de 120 000 enfants au Québec !

Cette entrevue exclusive fait partie d’un grand dossier spécial sur la littératie alimentaire. Découvrez nos autres entrevues avec des pionniers de l’éducation alimentaire.

Vous avez étudié en développement international, vous détenez une maîtrise en santé publique et vous avez travaillé pour médecins du monde au Vietnam. Comment vous est venue l’idée de créer jeunes pousses après un tel parcours ?

C’est arrivé grâce à mes enfants. Lorsque je me suis installée en Estrie, j’ai fait un jardin potager dans lequel je les ai vus s’émerveiller et s’épanouir. À 1 an et 3 ans, ils découvraient le monde avec leurs sens, comme tous les enfants, mais dans le jardin. Cette exploration était encore plus intense, plus profonde.

Les voir ainsi a fait émerger en moi le rêve d’offrir cette expérience à chaque enfant. J’ai mûri mon projet pendant 18 mois en m’inspirant de deux initiatives américaines : Edible Schoolyard en Californie et FEED, au Vermont. Après avoir suivi les formations de FEED, actif depuis 10 ans au sein du réseau Farm to School, et soigneusement colligé les données probantes issues de ces deux projets, j’étais prête à passer à l’action !

Comment avez-vous trouvé le financement nécessaire au démarrage de jeunes pousses ?

La Fondation Lucie et André Chagnon a financé un projet pilote de trois ans en Estrie. Nous étions trois au début et nous faisions de l’animation déguisés en fruits et légumes… Une enseignante et une conseillère pédagogique en petite enfance se sont jointes à l’équipe, ce qui nous a permis de produire le matériel pédagogique pour les niveaux primaire et préscolaire. C’est ainsi que le premier programme de jardinage éducatif est né. Après trois ans et une évaluation positive, le soutien financier de Québec en Forme nous a permis d’essaimer dans les autres régions.

De quelle façon le projet s’est-il déployé ?

Au début, ce sont surtout des CPE qui voyaient l’intérêt du jardinage pour les tout-petits. Le milieu scolaire a été plus difficile à convaincre, mais la réussite du projet pilote et les évaluations positives des activités d’Edible Schoolyard ont ouvert la voie. Ces études démontraient que le jardinage éducatif augmente la motivation et le sentiment d’appartenance des élèves, et réduit la violence.

Comment fonctionne l’implantation d’un jardin dans une école ?

Ce qui fait la force de Croquarium, c’est l’intégration du jardinage au quotidien pédagogique des enseignants et le transfert d’une expertise solide à l’école. Plutôt que de revenir chaque année pour « animer » le jardin, nous formons durant un an l’équipe-école pour qu’elle s’approprie la démarche et devienne autonome. L’objectif, c’est que le jardin perdure, qu’il ne soit pas abandonné faute de ressources ou de compétences.

Croquarium est également un pionnier de l’éducation au goût au Québec…

En effet. Au cours d’une tournée en Europe en 2010, ce qui se fait en France nous a inspirés, notamment l’Institut du Goût, fondé par Jacques Puisais en 1976. Notre approche de l’éducation au goût est ludique, axée sur le plaisir et sur les cinq sens dans leur globalité.

On a tendance à penser qu’un aliment, ça se goûte avec la bouche, mais ça s’explore aussi avec les yeux, les mains, le nez, les oreilles même ! Par exemple, nous proposons aux enfants de se boucher les oreilles lorsqu’ils goûtent, pour bien « entendre » l’aliment et le ressentir de façon globale.

Et si un enfant n’aime pas l’aliment présenté par l’animateur ou l’enseignant ?

Il est essentiel d’aborder l’éducation au goût dans l’ouverture et le respect : il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises réponses, il y a des sensations personnelles. Par exemple, si un enfant n’aime pas les carottes cuites, les ateliers lui donnent l’occasion de mettre des mots sur ses sensations, sans jugement. Dans ce contexte, il a la possibilité de dire que la texture molle de la carotte cuite lui déplaît, qu’il la préfère crue et qu’il aime le bruit qu’elle fait quand il la croque. Cette ouverture peut donner à des enfants plus réservés l’occasion de s’exprimer et de s’affirmer à travers leurs préférences.

La bouffe-minute peut séduire un enfant à un moment donné, mais ce n’est pas la fin du monde. Si son rapport aux aliments s’est développé dans le plaisir, l’ouverture et la variété, tôt dans la vie, il y a de bonnes chances que le jeune adulte revienne à ses sens…

« Éveiller le goût d’un enfant, c’est lui offrir une expérience qui s’imprègne dans l’ensemble de son être, pas juste au niveau cérébral. Et cette expérience le suivra toute sa vie. »

L’éducation au goût pourrait-elle être enseignée dans toutes les écoles du Québec ?

Nous travaillons dans ce sens, en offrant des formations qui intègrent les objectifs du Pro- gramme de formation de l’école québécoise. Nous avons créé le cartable Groseille et Pimbina, ancré dans les objectifs du Programme éducatif pour les services de garde à l’enfance du ministère de la Famille. Jusqu’à présent, nous avons formé des éducatrices dans de nombreux CPE et services de garde scolaire. Mais, dès l’automne 2020, nous offrirons une formation et une trousse pédagogique complète aux enseignants des trois cycles du primaire, ainsi qu’un suivi à distance durant une année.

Vous améliorez constamment les outils et les programmes que vous offrez…

Absolument ! Le jardinage et l’éducation au goût peuvent se décliner à l’infini. Par exemple, nous avons lancé, en 2015, les Jardins jeunes entrepreneurs dans le but de rejoindre les jeunes de 10 à 14 ans de la région de Sherbrooke. Cette immersion dans le monde de la culture maraîchère et de l’entrepreneuriat s’est révélée un succès dès la première année.

Pendant toute la saison, grâce au généreux parrainage de citoyens et d’entreprises de la région, 15 jeunes cultivent chacun une parcelle de 10 m2 sous la supervision de personnes qualifiées et participent à divers ateliers. Ils sont beaux à voir. Ils sont tellement fiers de voir leurs semis pousser, puis récolter, transformer et vendre leur production dans les marchés publics de la région. Ils réalisent que la culture de légumes exige beaucoup de travail et saisissent mieux la valeur réelle des aliments.

Et certains se découvrent. Ils nous disent qu’ils n’auraient jamais pensé aimer travailler la terre, être capables d’échanger avec les clients au marché, ou de parler aux journalistes qui, chaque année, couvrent cette initiative à la radio, à la télévision et dans les journaux. Ils apprennent bien plus que des techniques agricoles !

« Il est essentiel d’aborder l’éducation au goût dans l’ouverture et le respect : il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises réponses, il y a des sensations personnelles. »

Jardiner est une expérience complète et très significative !

Tout à fait. Et travailler la terre va bien au-delà des habiletés acquises. Chez les jeunes peu exposés à la nature, le discours ambiant sur l’environnement menacé et menaçant provoque de l’écoanxiété ou de l’écophobie. Les jardiniers entrepreneurs, eux, voient l’autre côté de la médaille : la nature est aussi apaisante, productive et belle !

C’est aussi une expérience fondamentale sur un plan plus intangible. Selon Thomas Berryman, professeur en éducation relative à l’environnement au Département de didactique de l’UQAM, de nombreuses recherches et réflexions suggèrent que le sentiment de parenté avec la nature et le désir d’en prendre soin chez l’adulte s’ancrent dans des expériences sensorielles vécues en nature durant l’enfance.

En 2017, vous avez mis en place des écoles/communautés modèles qui intègrent l’ensemble des activités de Croquarium et même plus. De quoi s’agit-il ?

Nous avons en effet regroupé nos actions sous le thème Un jardin pour chaque enfant dans le but de créer un mouvement dans tout le Québec. Grâce au soutien financier de nos partenaires, notamment La Fondation Bon Départ, La Coop fédérée et Desjardins, chaque année nous offrons un accompagnement sur deux ans à quelques écoles primaires et leur communauté. Le but est de mobiliser les acteurs du milieu autour du développement de l’enfant.

La démarche inclut la formation du personnel de l’école, du service de garde et de la communauté au jardinage éducatif et à l’éducation au goût. Des producteurs et transformateurs soutiennent cette initiative en animant une fois par mois des ateliers clés en main conçus par nous. Ces 22 ambassadeurs, qui œuvrent actuellement dans 15 écoles, sont très fiers de ce rôle éducatif qui valorise leur métier. Et les enfants sont tellement contents de les voir à l’école, puis en été, au marché public !

Nous misons sur le fait que, en plus de nous lier à notre environnement, de savoir comment poussent et d’où viennent les aliments, cette démarche nous relie aussi les uns aux autres. Quand je vous disais que le jardinage et l’éducation au goût peuvent se décliner à l’infini…



Des formations gratuites dans 150 écoles

De 2019 à 2022, grâce à un financement gouvernemental de 1 750 000 $, Croquarium, outillera 150 écoles en milieu défavorisé pour qu’elles deviennent autonomes dans leurs projets de jardinage éducatif ou d’éducation au goût.

Dans le cadre de ce mandat, Croquarium forme les enseignants pour qu’ils soient en mesure d’intégrer le jardinage éducatif ou l’éducation au goût au programme. Cet accompagnement, qui se déploie pendant toute une année scolaire, vise à créer une mobilisation durable du milieu scolaire. La direction de l’école, les éducatrices du service de garde, les surveillants de dîner et les parents impliqués au sein de l’école sont donc invités à suivre la formation.

La démarche inclut également la mise en place d’un réseau de formateurs régionaux qui pourront offrir leur expertise dans l’ensemble du Québec. Actuellement, 25 écoles ont été outillées et 45 sont en cours de formation. Ce vaste projet, financé par les ministères de la Santé, de l’Agriculture et de l’Éducation, est issu du Plan d’action interministériel (PAI) de la Politique gouvernementale de prévention en santé (PGPS).