Entrevue

«Dehors, j’apprends»: plaidoyer pour une éducation ancrée dans le réel

Le 19 mai 2020

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Pour Christine Partoune, autrice du livre Dehors j’apprends, publié en janvier 2020, garder les élèves assis en classe, c’est leur faire violence et les priver d’apprentissages ancrés dans le réel. Mais comment outiller les enseignants et leur donner le goût de faire sortir les élèves de la classe ? Entrevue avec une passionnée de pédagogie « hors les murs ».

Détentrice d’un doctorat en didactique de la géographie, Christine Partoune a d’abord enseigné cette matière au secondaire durant 10 ans. Elle a par la suite formé de futurs enseignants à la Haute École Libre de Mosane (HELMo) et à l’Université de Liège, où elle travaille toujours. Elle est aussi présidente de l’Institut d’Éco-pédagogie, une association sans but lucratif dédiée à la formation et à la recherche en éducation relative à l’environnement. Notre journaliste s’est entretenue avec elle le 20 mars 2020, quelques jours après la mise sur pause du Québec et de la Belgique.

Christine Partoune

Christine Partoune

D’où vient votre intérêt pour l’enseignement à l’extérieur ?

Il s’agit avant tout un ancrage personnel. J’ai été fortement sensibilisée à l’environnement par mes parents. Je me suis ensuite fortement impliquée dans les Scouts et Guides, et, bien avant d’entamer mes études supérieures, j’avais un grand intérêt pour la dimension éducative de ce mouvement, particulièrement pour la pédagogie de projet.

Durant mon parcours d’enseignante au secondaire, j’ai bénéficié de détachements pédagogiques durant lesquels j’ai travaillé pour le milieu associatif en éducation relative à l’environnement. Je me suis notamment impliquée dans des projets de recherche en éducation qui m’ont sensibilisée aux pédagogies actives et participatives pratiquées en nature. Et, bien sûr, j’ai maintenu ce partenariat avec le secteur associatif de l’éducation à l’environnement dans le cadre de mon travail en formation des enseignants de géographie.

Qu’est-ce qui vous a incitée à écrire ce livre ?

Je suis convaincue qu’il faut sortir de la classe le plus souvent possible pour ancrer les apprentissages dans le réel et favoriser non seulement la réussite scolaire des jeunes, mais aussi leur sentiment d’appartenance au monde qui les entoure. Ce livre est une façon de faire le point sur le sujet et de proposer des pistes d’action.

Toutefois, il y a aussi un vécu très personnel. Comme professeure de pédagogie à la Haute École Libre Mosane, je faisais des évaluations de stages sur le terrain. Je revenais très perturbée et malheureuse de ce que j’observais dans les classes. Un certain nombre d’enfants m’apparaissaient véritablement en souffrance d’être assignés à leur banc, ou de se faire réprimander jusqu’à 25 fois par jour, parce qu’ils n’arrivaient pas à tenir en place. Quelle violence institutionnelle on inflige aux élèves !

« Dans les cours de science, on apprend aux enfants qu’une des caractéristiques des êtres vivants, c’est de bouger, c’est la mobilité, mais, eux, on les oblige à rester assis. »

Écrire cet ouvrage m’a replongée dans ces difficultés que j’avais moi-même rencontrées quand j’étais enfant. Mais à l’époque, au moins, après l’école et pendant les fins de semaine, finies la chaise et l’immobilité : je jouais dehors, encore et encore. Aujourd’hui, les enfants ne jouent plus dehors, même dans leurs temps libres, parce que les écrans accaparent leur attention. Et donc, à cette « assignation à la chaise » imposée en classe, vient s’ajouter celle qu’ils choisissent eux-mêmes à la maison, devant leurs écrans.

Ces écrans sont de redoutables concurrents du jeu extérieur actif…

Ils sont redoutables en effet ! Les technologies ludiques, disponibles dès le plus jeune âge, génèrent une telle fascination chez les enfants que leur attirance pour les jeux à l’extérieur s’effondre. D’autant plus que ces deniers sont plus physiques et sont à inventer plutôt qu’à consommer. Des enseignants témoignent qu’un de leurs défis, aujourd’hui, c’est d’arriver, dès la maternelle, à motiver certains enfants vite blasés par les centres d’intérêt qui leur sont proposés.

« L’ignorance du monde du vivant, la peur de la nature, de se perdre et de prendre des risques font partie des problématiques engendrées par la culture de la chambre. » 

La culture du jeu dehors semble s’être évaporée. Elle laisse la place à ce que certains sociologues de l’enfance nomment la « culture de la chambre », qui sédentarise les enfants et nuit à leur santé sur tous les plans. Les études scientifiques et les observations des experts vont toutes dans le même sens : ce mode de vie a des conséquences néfastes sur le développement cognitif et corporel des enfants, sur leur comportement et sur leur santé physique et émotionnelle.

Et je le vois aussi chez les futurs enseignants du primaire que j’accompagne sur le terrain. Ils ont 20 ans, mais bon nombre d’entre eux sont vite essoufflés. Ils ne sont pas contents lorsqu’on marche 5 km dans une journée, ils trouvent qu’on les martyrise… Ils ne se rendent pas compte qu’ils sont en mauvaise santé ! Ils sont craintifs aussi : ils ont peur de toucher. On est là au littoral, il y a de l’eau qui sort de la falaise. Elle est salée ou elle est douce ? On va goûter pour vérifier… Ah, non non, je pourrais attraper une maladie !

pédagogie extérieure

Vos constats sont accablants…

Nous sommes aux prises avec un enjeu de société majeur qui dépasse l’omniprésence des écrans. Ces jeunes adultes ont été élevés par des parents qui avaient peur. En Belgique, les enlèvements d’enfants ont engendré une peur viscérale du dehors.

Ça va même jusqu’au refus des parents d’inscrire leur enfant à une sortie scolaire. Un de mes amis, un enseignant en fin de carrière, décrit ainsi la situation : avant, quand on organisait des classes vertes, on avait, au moment du départ deux ou trois enfants qui pleuraient, accrochés à leur parent, mais qui finissaient par embarquer dans l’autobus. Maintenant c’est l’inverse. Ce sont les parents qui ne veulent pas laisser partir leurs enfants. Est-ce que vous me garantissez qu’ils ne vont pas se blesser ? Non, on ne peut le garantir. Alors il ne part pas !

Avec en plus des enseignants qui sont eux-mêmes craintifs ou mal outillés pour sortir de la classe, oui, les constats sont accablants. Raison de plus pour renverser la vapeur, en écrivant des livres, par exemple. Parce qu’il y a aussi une bonne nouvelle : les nombreux bienfaits de l’éducation hors les murs sont très bien documentés.

Quels sont ces bienfaits ?

Des auteurs, comme Richard Louv1 en 2005, et François Cardinal2 en 2010, les ont mis de l’avant grâce à un corpus d’études qui continue de s’étoffer. Ces études montrent clairement que l’apprentissage en plein air est non seulement bon pour la santé de l’enfant et son équilibre émotionnel, mais qu’il favorise aussi ses apprentissages cognitifs et son développement psychomoteur, ainsi que le développement de ses aptitudes personnelles et relationnelles. Les chercheurs constatent également que les enfants obtiennent de meilleurs résultats dans toutes les matières, en particulier les enfants issus de milieux défavorisés.

« Entretenir la capacité d’émerveillement, c’est crucial pour se sentir heureux dans la nature et pour avoir envie de la protéger. »

Mais il y a plus. Par exemple, l’apprentissage ancré dans le milieu, ce qu’on appelle en anglais le place-based learning, contribue à construire chez les enfants une identité territoriale positive et une capacité d’émerveillement. Ce sentiment d’appartenance et la connaissance du territoire vont les inciter à en prendre soin. On parle aussi d’apprentissage ancré dans la communauté, community-based learning, quand l’accent est mis sur la création d’interrelations étroites avec les habitants du territoire.

Le milieu urbain est-il propice à la pédagogie hors les murs ?

Dans tous les cas, enseigner dehors n’est pas limité à la pédagogie en nature. C’est vraiment plus large, car la ville est un territoire à part entière. La cour et le quartier immédiat sont de bons points de départ. Dans toutes les disciplines, on peut partir de l’environnement, pour construire un ancrage territorial. Il faut évidemment disposer d’un coin où l’on peut fonctionner avec un groupe.

Crédit photo: Julie Moffet

Les cours des écoles sont majoritairement asphaltées au Québec…

En Belgique aussi, même si le projet Ose le vert, recrée ta cour a commencé en 2016. Mais on peut également aller dans les environs immédiats de l’école pour y mener des projets de découverte, grâce à des activités ludiques qui permettent d’affiner les perceptions des enfants. Ça peut être des itinéraires aléatoires ou guidés, dont l’objectif est de leur montrer des choses ou des détails auxquels ils ne prêteraient pas attention ou qui vont être énigmatiques pour eux. Mais évidemment, c’est toute une stratégie pédagogique d’être dans cet accompagnement.

On peut aussi envisager des stratégies plus sécurisantes pour les enfants. Je travaille avec les mots de vocabulaire, à l’aide de 50 petites fiches qui peuvent être utilisées dès la première année. Ce sont des mots relatifs à la maison, à des éléments que l’enfant peut observer dans son milieu. Et avec ces mots on peut inventer une petite histoire, un récit, travailler le français. On peut aussi, travailler les mathématiques dehors, en observant les aménagements de l’espace, en essayant de faire un plan.

pédagogie extérieure

Crédit photo: Julie Moffet

Mais, en milieu urbain, l’environnement immédiat de l’école n’est pas toujours sécuritaire…

Il faut en effet revoir les environs immédiats des écoles pour que les enfants puissent s’arrêter et vaquer à leurs observations en toute sécurité. En Belgique, on commence à en tenir compte, les saillies de trottoirs apparaissent, mais il y a tout un travail à faire pour que les décisions d’aménagement facilitent les déplacements actifs sécuritaires, particulièrement autour des écoles.

C’est tellement important de pouvoir arpenter son quartier dans un contexte pédagogique. Ça pourrait faire l’objet d’un autre livre, plus didactique. Par exemple, très concrètement, le fait de parcourir à pied les environs de l’école donne davantage la notion des distances, une notion qui échappe aux enfants qui sont véhiculés.

Et je le vois chez mes étudiants aussi. Lorsque je leur ai montré une vue aérienne de la ville, pour qu’ils situent leur habitation par rapport à la haute école, certains n’étaient même pas capables de me dire s’ils traversaient le fleuve sur leur trajet, alors que ce fleuve est à 200 m ! Ils entrent dans le bus, les yeux rivés sur leur téléphone et n’ont pas de repères spatiaux. Or, on se sent perdu quand on n’a pas de points de repère spatiaux. On se sent dépendants, on a peur et ce sont des peurs dont on se passerait bien.

farm to school

Que faut-il faire pour renverser la vapeur ?

Il faut travailler de façon systémique et collective à construire une nouvelle norme sociale. Parce que malgré les nombreuses initiatives menées, souvent à bout de bras, par des enseignants convaincus, celles-ci restent l’exception plutôt que la norme et sont souvent plus nombreuses dans les écoles aisées.

Ce qui est en jeu ici, c’est que nos futurs enseignants, ainsi que les parents, soient d’abord convaincus pour eux-mêmes, que c’est chouette d’être davantage en contact avec son environnement. Une des solutions passe donc par la formation. Et je ne parle pas ici d’une petite formation de 20 heures et allez hop, chers enseignants, amenez les élèves dehors… Je parle d’une formation approfondie, qui donne aux futurs profs la piqure du terrain et des outils pédagogiques pour qu’ils « contaminent » leurs élèves.

Mais il faut que le reste suive. Il faut un ou une ministre de l’éducation qui ait envie de ça, qui mène une réflexion de fond avec les directeurs d’écoles et les enseignants actuellement en fonction. Parce qu’il faut éviter que les nouveaux se heurtent à la résistance du système scolaire et de ses nombreux paliers. Je crois qu’il faut réfléchir à un partenariat avec le secteur associatif de l’éducation à l’environnement, dont les acteurs peuvent montrer aux futurs enseignants comment on peut gérer un groupe dehors, autrement que dans la posture habituelle du « Il est interdit de ».

Crédit photo: Julie Moffet

Combien de temps pour parvenir à ce scénario idéal ?

Je n’ai pas de boule de cristal, mais il y a des signes. Par exemple, en Belgique, l’Office de la Naissance et de l’Enfance (ONE), qui supervise les garderies en milieu familial, s’intéresse depuis deux ans à la thématique du « dehors ». Après avoir constaté que la peur d’emmener les enfants dehors touche tout autant les parents que les professionnelles de la petite enfance, l’ONE a adopté une approche systémique et songe à mettre en place des formations sur l’apprentissage en plein air. Ça, c’est chouette !

De plus, dans le nouveau référentiel de sciences du secondaire, il est préconisé, de sortir sur le terrain pour l’étude des écosystèmes. C’est la première fois que je lis ça dans un référentiel. Un autre bon signe !

J’ai fait parvenir mon livre à notre ministre de l’Éducation et j’essaie de faire entendre ma voix. Pour que les dossiers avancent, il est essentiel que les acteurs politiques s’en emparent, ce qui demande un travail d’influence. Par exemple, au Québec, la Coalition Éducation-Environnement-Écocitoyenneté milite pour que le gouvernement se dote d’une politique publique forte d’éducation en matière d’environnement et d’écocitoyenneté, notamment en milieu scolaire.

Qu’est-ce que l’écocitoyenneté ?

C’est le fait d’être un citoyen qui se sent responsable du devenir du territoire, qu’il soit local, régional ou planétaire. Un écocitoyen est conscient qu’il cohabite avec des êtres vivants autres qu’humains, qui font partie des êtres fragiles qui n’ont pas de voix pour se défendre et qui sont en danger en ce moment. Tout comme d’autres humains d’ailleurs.

« L’écocitoyenneté, c’est prendre en considération que notre environnement, c’est notre maison. »

Comme le souligne Lucie Sauvé*, dans la préface de mon livre, l’école doit offrir un antidote à l’écoanxiété montante chez les jeunes. Elle doit leur offrir des expériences, des connaissances et des outils afin de les aider à développer un réel « pouvoir d’agir qui permet de construire l’espoir. »

* Lucie Sauvé est la directrice du Centre de recherche en éducation et formation relatives à l’environnement et à l’écocitoyenneté de l’UQAM (Centr’ERE-UQAM).

  1. Last Child in the Woods: Saving Our Children From Nature-Deficit Disorder, Richard Louv, 2008.
  2.  Perdus sans la nature, François Cardinal, 2008.

Dehors j’apprends, Edi.pro, 2020.



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