Alimentation locale

La réouverture des marchés publics en temps de COVID-19

Le 26 mai 2020

Au plus fort du confinement, le sort des marchés publics saisonniers est demeuré incertain, jusqu’à ce que l’Institut de santé publique du Québec se déclare favorable à leur réouverture en les classant comme services essentiels. Mais cette réouverture est soumise à des mesures de prévention inédites qui chamboulent bien des habitudes.

Début mai, le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ) publiait le Guide d’application des mesures de prévention recommandées, dans le contexte de la COVID-19, pour les marchés publics. Un guide que Jean-Nick Trudel, directeur général de l’Association des marchés publics du Québec [AMPQ), appelait ardemment de ses vœux.

En soi, les mesures énoncées dans le guide ne surprennent pas Jean-Nick Trudel. Mais la publication de ces mesures a le mérite de clarifier et d’officialiser les règles de base. « Nous connaissions déjà l’exigence de favoriser le respect des consignes distanciation physique. Nous savions aussi que nous serions tenus de n’accueillir que les producteurs bioalimentaires. Et qu’il n’y aurait pas de flânage, pas d’aire de pique-nique, pas de démonstration culinaire, ni de dégustation ou d’atelier… Bref, on revient à la base de notre mission qui est de rapprocher le public des producteurs, mais pas de trop près… »

« Les règles étant maintenant bien connues, il est tout à fait possible d’aménager correctement les sites et de gérer la circulation de la clientèle, poursuit Jean-Nick Trudel. Toutefois, ces mesures représentent des contraintes additionnelles qui compliquent la tâche de tout le monde. Ce qui nous a conduits à devancer, entre autres, la mise sur pied de notre projet de plateforme numérique. De la sorte, les producteurs pourront conclure une partie des ventes avant de se déplacer en marché, ce qui en plus va contribuer à limiter les contacts physiques. Il est clair que nous devons tous nous adapter à la situation.  »

Sur le terrain

C’est à Saint-Lambert, sur la rive-sud de Montréal, que s’est tenu l’un des premiers marchés publics en mode de distanciation physique. Et malgré quelques inévitables petits accrocs, le succès était au rendez-vous. D’ailleurs, la semaine suivante, après des ajustements mineurs, producteurs et consommateurs réitéraient leur enthousiasme. Et cette réussite est en grande partie due aux efforts des bénévoles de l’OBNL, À la fortune du pot, qui gère ce marché public.

« Ce qui change le plus, explique Luc Tittley, membre du conseil d’administration et membre fondateur de l’OBNL, c’est que nous avons besoin d’offrir un espace de circulation beaucoup plus vaste que l’an dernier, même si le site est demeuré le même. Ce qui limite le nombre de nos kiosques. Nous accueillons 18 producteurs alors que la demande nous permettrait d’en ajouter une dizaine d’autres. »

De manière à ce que la distanciation physique puisse être respectée, une zone d’attente balisée a été aménagée, distincte de la zone de vente. De l’affichage a été installé pour informer la clientèle et du personnel supplémentaire veille au bon déploiement de la file, tout en demandant à chaque client s’il manifeste quelque symptôme que ce soit.

« En vertu de ces nouvelles règles, souligne Luc Tittley, nous avons dû fournir à nos bénévoles des masques, des visières, du gel hydroalcoolisé, en plus d’assumer les coûts d’impression des affiches. On imagine que pour un OBNL comme le nôtre, ces frais additionnels ont un impact certain, mais la situation demeure gérable grâce au soutien de la communauté. »

Un bémol

Il est encore trop tôt pour dresser un bilan des opérations, même si dans l’ensemble, producteurs et consommateurs affichent leur satisfaction. Toutefois, Luc Tittley s’inquiète de l’impact de certaines des mesures recommandées. « Je pense que l’interdiction de tenir des dégustations risque de nuire à certains producteurs pour qui c’est souvent le seul moyen de faire connaître un produit de niche. De plus, ajoute-t-il, ces dégustations font partie intégrante de l’expérience client dans les marchés publics. »

Luc Tittley souhaiterait aussi que soit allégée une autre interdiction qui touche à l’animation. « Je comprends, précise-t-il, qu’on ne souhaite pas d’attroupement. Mais en toute logique, il faut comprendre que nous avons des gens qui font déjà la file. Ils sont présents de toute manière. Des personnes qui doivent attendre 15, 20 minutes, voire une demi-heure, tout en respectant la distanciation physique. Il y aurait sans doute moyen de les aider à tromper l’attente de manière plus agréable que de simplement leur diffuser des listes de musique. »

Crédit photo : AMPQ

L’art du changement

Lorsque, en janvier dernier, l’Alliance Sherbrookoise pour des jeunes en santé rendait public son projet pilote Un fermier dans mon quartier, sa coordonnatrice, Sylvie Charbonneau, était loin de se douter des nombreuses embûches que lui occasionnerait cette crise sanitaire. D’autant plus que le projet, Un fermier dans mon quartier, est plus qu’un petit marché public.

« Notre projet s’inscrit dans une stratégie d’accessibilité économique des fruits et légumes frais, précise-t-elle. C’est à la fois pour pallier des lacunes dans les déserts alimentaires et dans le but de lutter contre les iniquités sociales. Nous avons donc identifié deux quartiers auxquels nous avons jumelé des maraîchères, en souhaitant que ces communautés les adoptent. Or, nos deux kiosques fermiers, en plus d’améliorer l’accessibilité et l’abordabilité des produits locaux, ont aussi une vocation pédagogique. »

Crédit photo : AMPQ

« Mais puisque les animations sont interdites, poursuit Sylvie Charbonneau, nous avons dû revoir tout notre volet éducatif. Nous avions prévu des ateliers de démonstration de recettes simples afin de favoriser la réappropriation de certains savoirs culinaires. L’option qui s’offre à nous, pour le moment, serait de les imprimer pour les laisser dans les sacs avec les légumes. Ce serait bien sûr, des recettes concoctées en fonction des produits disponibles et pour faire des repas nourrissants et économiques. »

Crédit photo : AMPQ

En mode solution

L’obligation du paiement sans contact représente un autre des enjeux sur lequel l’Alliance s’est butée. Car, à l’origine de ce petit projet, il était prévu que le paiement se fasse à l’aide de coupons de papier, soit achetés, soit distribués, pour que tous, peu importe la bourse, soient placés sur un pied d’égalité. « Nous avions envisagé cette méthode de paiement pour accroître l’accessibilité des produits, explique Sylvie Charbonneau. Il nous reste un mois et demi pour trouver une solution. »

Loin de se décourager, Sylvie Charbonneau ne ménage pas ses efforts pour assurer la réussite du projet. « Les ateliers sont déjà montés et prêts à être filmés si on trouve le financement. Et puis, on ne sait jamais. D’ici la fin de l’été, peut-être que les consignes sanitaires vont nous permettre d’animer nos kiosques. Tout change tellement vite ! »

C’est d’autant plus vrai que le MAPAQ, dans son guide, prend la peine de souligner que ses recommandations pourraient être revues en fonction de l’évolution de la situation. Pour Jean-Nick Trudel, ce qui compte le plus, c’est que la réouverture graduelle des 130 marchés, soutenus par quelque 1 200 producteurs, va se faire comme prévu. « Je pense même que la crise nous offre la possibilité d’étendre notre réseau. Elle nous permet déjà d’asseoir notre réputation et de révéler à un plus large public l’importance de notre mission : contribuer à la sécurité et l’autonomie alimentaire des Québécois. »